La musique creuse le ciel.

La nuit du rat

Publié le 14 décembre 2010 | Ecrit par | Catégories : Fictions | 3 commentaires »

D’habitude elle aimait ça. Depuis deux heures, elle marchait. Quand il faisait beau avec des chaussures confortables, elle trouvait ça agréable. C’est même l’une de choses qu’elle préférait faire, elle qui avait l’habitude de rester debout à piétiner une bonne partie de son temps. Mais là, il faisait nuit, froid, humide et elle portait des talons.

Cela faisait un mois ou deux déjà qu’elle se posait des questions, elle hésitait, elle tergiversait. Sa situation elle ne l’avait pas vraiment choisie, mais y avait pourtant foncé tête baissée. Dès son adolescence elle savait que ça tournerait mal. Mère dépressive et quittée par un père au mieux absent, au pire violent. Sans repère elle avait connu les garçons bien trop tôt. Tellement facile de les séduire quand on est aussi mignonne. Ce pouvoir, elle avait vite compris qu’il serait son principal atout. Elle en avait d’ailleurs bien besoin. Complètement désintéressée par les cours, elle n’avait même pas eu son bac.

De toute manière, que faire d’un bout de papier signifiant désormais qu’on avait seulement le droit d’entrer en fac pour se retrouver au chômage cinq ans plus tard ? Elle avait choisi une tout autre voie : celle de la décadence. De sa petite ville de province elle n’avait connue que sa boite de nuit pendant un an. Elle y allait presque tous les soirs, jusqu’à épuisement. L’avantage lorsque l’on est une fille comme elle, c’est que ce genre d’endroit ne coute rien. On sous-estime souvent l’atout économique d’être une fille. La boite était assurée de voir dix mecs payer une entrée rien que pour avoir ne serait-ce que l’espoir de lui adresser un mot. On lui payait des verres à gogo, elle était ivre facilement et finissait chez des garçons de la même manière.

Tellement facile dans le lot d’en trouver un qui en sorte un peu. Il n’avait rien d’exceptionnel, mais il était différent. Il habitait surtout Paris et n’était ici que de passage. En quelque sorte l’échappatoire rêvée. Après une brouille avec sa mère, elle pensait qu’elle ne lui adresserait plus jamais un mot. Loin de la seule famille qui lui restait, là voilà désormais dans la Ville Lumière. Où l’illusion que tout est possible est à sa portée. L’illusion seulement.

Ce qu’elle n’avait pas prévu c’est la manière dont ça se passerait avec son mec. Trop jeune, trop riche. Trop jeune pour être aussi riche.

Elle avait vite compris que tout ça était louche. Il disait qu’il était dans les affaires, essentiellement des bars, mais loin d’être tous très honnêtes. Elle avait aussi très vite compris que les filles qui y bossaient n’étaient pas vraiment des serveuses. Elle avait pourtant rapidement accepté d’y travailler aussi. Même si son mec était blindé, elle savait que ça ne durerait pas entre eux. L’argent facile a toujours du charme. Et puis cent euros pour sucer des queues, c’était finalement pas très éloigné de ce qu’elle avait fait dans la boite de son patelin.

Pendant quelques mois tout se passait bien. Les clients n’étaient finalement pas ces gros dégueulasses qu’elle avait imaginés au début. Son mec, ou plutôt son patron, l’avait placée dans un bar chic, un de ceux fréquentés par des hommes bien éduqués et propres sur eux. Jamais un mot plus haut que l’autre, ils semblaient nourris de bonnes manières. Ce n’était pas pour ça qu’ils n’étaient pas de sales pervers lubriques, mais ils le cachaient bien au premier abord.

Dans ce cocon sordide, elle se sentait finalement en sécurité et avait fini par baisser la garde. Ce taré elle ne l’avait pas vu venir. Un vrai porc qui voulait sans cesse aller plus loin. Trop loin. Il revenait souvent la voir, elle ne voulait plus le recevoir, mais lui ne voulait voir qu’elle. Elle n’avait plus vraiment choix. Honteuse de la situation, elle n’osait même pas demander leur avis aux autres filles. Elle était la favorite du patron, ça n’aidait pas à se faire accepter.

Puis un jour tout avait dérapé. Cette fois-ci elle n’avait pas voulu céder à son caprice de vieux vicieux. Il avait commencé à la gifler, comme son père le faisait si bien quand elle était gamine. Elle n’avait pas vraiment réfléchi en agrippant l’extincteur à côté duquel son client l’avait fait valdinguer, avec le recul elle considérerait ça comme un réflexe de survie. Comme pour venger la Marilou de Gainsbourg, elle lui défonça le crâne avec le lourd réservoir rouge. Il n’avait même pas crié, personne ne s’en était rendu compte, mais elle savait que dès qu’on s’en apercevrait, ça en serait fini pour elle.

Elle sortit discrètement de la pièce, la ferma à clé, emprunta la sortie de service. Elle se mit à fuir, se disant qu’elle ferait peut-être mieux de rentrer chez sa mère. Deux heures qu’elle marchait. D’habitude elle aimait ça.

La nuit du rat, extrait de Wolf & Wheel de La Féline.


Dix euros pour un métro

Publié le 26 novembre 2010 | Ecrit par | Catégories : Fictions | 7 commentaires »

Il avait froid. Il avait passé la nuit dans ce foyer de travailleurs où le chauffage était en panne depuis une semaine. Malgré l’épaisse couverture qu’il avait réussi à se procurer auprès d’une association, il dormait tout habillé pour ne pas perdre une seule calorie de la chaleur de son corps. Il craignait aussi de se faire piquer ses rares affaires, l’ambiance n’était pas vraiment à la franche camaraderie dans sa chambrée. Chacun pour sa gueule, Dieu pour personne.

Là, il se trouvait dans le métro, ligne 3. Matin, 8 h 30, heure de pointe. Il avait réussi à trouver une place assise. Ce n’était pas du luxe, car ses jambes lui faisaient mal. Pas facile lorsque l’on doit aller bosser sur un chantier toute une journée dans le froid. Il avait enfin trouvé du boulot après dix jours de galère depuis qu’il était arrivé à Paris. À chaque station, il essayait d’en déchiffrer le nom inscrit sur les plaques situées sur le quai. Même si une voix les prononçait dans sa rame, il n’arrivait pas vraiment à les comprendre.

Il était stressé. Ses mains de travailleur tremblaient, aussi bien à cause du froid accumulé pendant la nuit que de la tension qui ne demandait qu’à s’exprimer. Il ne fallait pas qu’il se loupe. Une erreur lors de cette journée et il dégagerait comme cela lui était déjà arrivé l’avant-veille. Il avait faim. La soupe d’hier soir ne lui avait pas vraiment suffi, mais quand c’est gratuit, on ne peut vraiment pas faire le difficile.

Il fallait vraiment qu’il mange. Tout en continuant de guetter les noms des stations défiler sous ses yeux, il ouvrit sa vieille sacoche en cuir.

Elle contenait autant de poches que de saloperies qui avaient pu lui arriver dans la vie. De l’une d’entre elles, il sortit une pochette en plastique tellement usée qu’elle n’était plus transparente que dans un lointain souvenir. Elle était entourée d’un élastique bien serré, mais surtout étanche.

Il en extirpa ce qui était désormais la prunelle de ses yeux. Son passeport était tout ce qui lui restait d’officiel. Un livret en impeccable état sur lequel était inscrit le nom d’un pays indéchiffrable. À la fois, le témoin de tout ce qu’il avait fui, mais aussi le billet retour vers un endroit où y était resté toute sa famille. À l’intérieur il y trouva les quatre billets de dix euros méticuleusement pliés. C’était tout ce qu’il lui restait. Il en prit un, remis son passeport dans la pochette puis sa sacoche. Il espérait pouvoir s’acheter quelque chose à manger pour ne pas avoir à travailler toute la journée le ventre vide.

Soudain il comprit que cette station était la bonne. Le mot affiché sur le quai ressemblait à celui qu’on lui avait inscrit la veille sur un bout de papier. Pas évident de le reconnaitre à cette distance et sans les lunettes dont il avait tant besoin. Il se leva d’un bond, sortit sans bousculer personne. J’étais debout juste devant sa place désormais libre. Emu par cet homme je ne pensais même pas à m’asseoir, tout en le regardant partir au loin sur le quai. Puis un voyageur, baladeur à la main et casque sur les oreilles, bondit dessus comme s’il avait trouvé l’eldorado. Les portes se fermèrent, le métro repartit.