La musique creuse le ciel.

VCMG — Ssss

Publié le 15 mars 2012 | Ecrit par | Catégories : Disques, Fictions | 2 commentaires »

Vingt ans que je n’ai pas mis les pieds dans un club. Je ne comprends toujours pas pourquoi je me trouve ici ce soir-là, mais me voilà dans ce sous-sol un peu crado. L’odeur de sueur est bien présente, mais pas déplaisante pour autant. Elle dégage cette animalité nécessaire à ce genre d’endroit. Je n’ai jamais trop aimé les odeurs de propre, j’ai toujours préféré sentir un corps tel qu’il est, comme si la nature nous parlait directement à un autre niveau de conscience. Ce soir, c’est l’instinct qui parle, rien d’autre. La chasse est ouverte ; les proies sont jeunes, le chasseur expérimenté.

Désormais, je n’écoute de la techno que chez moi, largué par les nouveautés qui s’accumulent et à côté desquelles je passe systématiquement. Quelques vieux vinyles trainés de chez mes parents, quelques DJ sets écoutés en boucle et dont je connais les enchaînements par coeur. Cette musique alors à l’avant-garde et constamment en mouvement n’est désormais pour moi plus qu’une vague nostalgie immobile de mes quinze ans.

Pourtant ce soir, j’accompagne quelques collègues de boulot au pot de départ de l’un des nôtres. De verre en verre, me voilà embarqué dans cet endroit dont je n’ai jamais entendu parler et que je ne pourrais jamais retrouver sur la carte de la ville. Je m’y sens tout de suite chez moi : le son n’a pas changé, cette trance anglaise un peu cheesy que les années 90 chérissaient avant que la french touch ne balaye tout. Le DJ me dit que ce sont deux vieilles gloires des 80s qui ont produit ce morceau, elles aussi semblent nostalgiques d’une époque.

Vieux synthés et boites à rythmes, vieilles ficelles rythmiques, mais très jeunes filles au milieu des enceintes. Le contraste est saisissant. Elles se dandinent finalement exactement sur le même son que moi à leur âge. Le conservatisme de ces nouvelles générations m’étonnera toujours.

Alors que nous voulions tout changer, les ados ont désormais au contraire peur de tout perdre.

Au milieu d’elles je me sens dépassé au premier abord, mais je me dis que je suis certainement moins largué que je ne le crois. Une bonne partie de ma vie étant derrière moi et ayant forcément plus confiance en moi qu’à dix-huit ans, tout semble possible ce soir. Comme l’impression que j’ai bien plus de valeur que n’importe quel jeunot désirant ces filles pourtant autant que moi ; comme l’impression que j’ai beaucoup à leur apprendre ; comme l’impression aussi que je me transforme en pervers et que je ne suis vraiment pas à ma place. En tout cas, c’est comme ça qu’elles doivent me percevoir.

Je les vois se parler au creux de l’oreille en regardant vers mois. À mon âge, je ne suis déjà pour elles rien d’autre un crouton de pain rassis abandonné au bord d’une table depuis des jours. Je ne peux que les comprendre, qu’est-ce qu’un mec comme moi fait ici ? Quelle idée de sortir encore en club en pleine semaine alors que l’on s’approche aussi dangereusement de la quarantaine ! Aucun doute qu’elles doivent s’imaginer leur père dans ma situation. Un regard en coin vers moi, elles pouffent, ça m’irrite.

À leur âge je n’arrivais plus à faire de choix. Je sortais beaucoup, je rencontrais beaucoup de filles ; plutôt agréable de se dire que l’on disposait de multiples possibilités. J’hésitais beaucoup, toujours. Quelle que soit la situation, j’avais du mal à me décider. Plus les filles étaient jolies autour de moi, moins je savais où donner de la tête. Depuis des mois, ces mêmes filles de vingt ans sont devenues une réelle obsession. Cette manière candide d’aborder la vie, cette absence totale de marques qui trahissent la souffrance des années, cette façon d’aborder chaque situation, vierge de toute expérience.

La fraicheur s’oublie progressivement, mais vous rattrape cruellement lorsque l’on y goute à nouveau.

J’ai trente ans passés et je me trouve à un carrefour de ma vie. Continuer à enchainer les relations d’un soir avec ces gamines ou passer à la vitesse supérieure : l’engagement. Alors qu’il suffit de se laisser aller dans les bras de la jeunesse insouciante, tout nous ramène vers quelqu’un avec qui l’on voudrait soi-disant passer sa vie. Encore une illusion bercée par notre enfance passée au sein d’un couple que l’on croyait infaillible. On découvre plus tard toutes les hypocrisies qu’il cachait.

On préfère se jeter corps et âme dans une relation sans lendemain. Une relation où le corps de l’autre vous rappelle comment étaient les femmes (que l’on appelait pas encore ainsi) quand vous étiez vierge. Où cet autre corps brule d’impatience de profiter de votre savoir-faire en la matière. Où la découverte est encore la règle. Où la surprise fonctionne toujours. Tout faire en sorte pour ne pas vieillir, pour ne pas se sentir seul.

Puis le lendemain, ma gueule de bois et moi tombons sur ce disque passé la veille par le DJ : VCMG, Vince Clarke et Martin Gore. Des années donc que je n’avais rien écouté de nouveau, tournant en rond dans mon adolescence. Je prends comme un signe le fait que le premier disque que j’écoute depuis des années soit produit par ceux que j’écoutais il y si longtemps. Fébrile, je comprends dès les premières notes qu’enfin je ne suis plus le seul à me morfondre dans cette nostalgie. Qu’eux aussi ont besoin de lâcher leur quête perpétuelle de nouveauté pour retrouver ce son complètement issu des années 90 ; même si cela ne les avance artistiquement à rien. À eux la musique, à moi la jeunesse éternelle.


Frissons (Ricardo Villalobos @ Panorama Bar, Berlin, 02.09.11)

Publié le 17 octobre 2011 | Ecrit par | Catégories : Concerts, Fictions | 1 commentaire »

Minuit est passé. L’atmosphère est déjà fraiche et légèrement humide en ce début de mois de septembre. La file d’attente n’est pas longue, mais déjà assez fournie. Certains sont là depuis longtemps et impatients de rentrer. Depuis que j’y suis aussi, j’ai quelques frissons. Non pas à cause de la fraicheur ambiante, mais parce que je ne suis absolument pas certain d’entrer au Panorama Bar. Comme à chaque fois, rien n’est fait ; cette impression de venir ici pour la première fois. Cette impression de tout recommencer à chaque fois. Frustration. Excitation.

Les portes s’ouvrent enfin. Tout le monde se tourne vers elles et regarde en sortir les physios au physique toujours aussi peu avenant. On se tait, on observe. Le premier groupe entre, les cerbères doivent être de bonne humeur ce soir. Le second se fait dégager d’un simple signe de tête indiquant l’extérieur. Finalement aussi peu commodes qu’à leur habitude. Le cérémonial continue invariablement, sans que personne ne sache sur qui le couperet va tomber. Garçons, filles, homos, hétéros, extravagants, introvertis : aucune règle n’est établie pour pouvoir entrer à tous les coups.

Plus l’on s’approche des portes, plus la pression monte. Les sourires sur les lèvres s’effacent au fur et à mesure. Les muscles se tendent, les nerfs sont à vifs. Le soulagement ne viendra que d’un hochement de tête positif. Ne pas être accepté jettera l’opprobre sur soi. On quittera la scène la tête basse, honteux d’avoir été rejeté. D’autres font semblant de rien et partent l’air de rien, en rigolant et se moquant de ceux qui restent. Tout le monde les regarde avec peine, sachant très bien qu’au fond d’eux la honte du rejet les a déjà envahis. Ils devront allez clubber ailleurs, dans un lieu de second choix. La première classe n’est pas pour eux ce soir.

On arrive devant lui, l’impression d’être nu face à un jury, comme dans un mauvais rêve dont on ne s’éveillerait pas.

Il nous observe, tatouages et piercings tout en avant. On est tellement différent de lui ; habillé chez Gap comme 50 millions de personnes dans le monde. On n’est personne, un banal mannequin tiré d’un mauvais catalogue de vente par correspondance. Des comme nous, on en croise mille dans les rues de toutes les capitales occidentales. Rien ne nous différencie des autres, rien. 

On se sent petit, pas légitime d’être là. Pourquoi on mériterait d’entrer alors que d’autres sortent bien plus de l’ordinaire ? Ce manque de confiance en soi permanent qui m’assaille à chaque mouvement de ma vie est ce soir à son paroxysme. Aucune raison de faire une nouvelle fois partie de la fête. Cet endroit j’y suis déjà entrée plusieurs fois par miracle, mais aujourd’hui l’illusion ne tiendra pas. Son regard se pose sur moi de haut en bas. Aller-retour rapide, plusieurs fois, hésitation. Coup d’oeil à ses deux acolytes, sourires échangés, pas un mot de prononcé. Signe de tête vers l’intérieur du club, Ricardo Villalobos n’attendait que nous ; ce soir je me sens invincible, seulement ce soir.


Les premières fois (Pantiero 2011)

Publié le 15 août 2011 | Ecrit par | Catégories : Festivals, Fictions | 2 commentaires »

Cet été-là, c’était ma toute première fois. À cet âge là on n’a encore rien vu, mais on ne le sait pas encore. On pense que tout sera toujours comme ça : excitant, interdit, éternel. On dit oui à tout ce que l’on nous propose, de peur de ne plus jamais avoir l’occasion de le refaire un jour.

Enchaîner les premières fois procure ce petit gout de découverte infinie. Cette envie de prolonger ce plaisir indéfiniment. Sans comprendre qu’on le perdra forcément à un moment, à force de répétition. Cet été-là, je partais en vacances pour la première fois toute seule avec mes amies. Camping à Mandelieu, plages et sorties à Cannes.

Il était du coin, il avait dix-huit ans. J’avais seize ans, j’étais du Nord. L’amourette de vacances parfaite. Elle aussi on pense qu’elle durera pour toujours ; et qu’on se reverra aux vacances de la Toussaint ; et qu’avec un peu de chance on passera Noël ensemble. Il n’en sera forcément rien, mais on ne peut pas s’y résoudre à l’instant où l’on vit ce moment. On tombera de haut et l’on sera forcément déçu ; pour la première fois.

C’est ce soir-là que je me suis sentie ivre pour la première fois. Ma jupe en coton me semblait encore plus légère que d’habitude. Ce délicat courant d’air venait régulièrement caresser ma peau dorée après quelques jours de plages. Ce vin blanc bu sur la terrasse du Palais des Festivals s’accordait parfaitement avec les enfantillages musicaux de Gold Panda caché derrière sa capuche.

Je me sentais bien ; pour la première fois.

La tête me tournoyait un peu, juste ce qu’il faut pour ce que cet autochtone me la fasse tourner pour tout le reste de l’été. Enveloppé par les couches successives de cette musique lancinante je me laissais aller dans ses bras aux muscles secs mais assez puissants pour me soutenir. Je sentais battre son buste contre le mien à l’unisson des beats sortant des haut-parleurs. En le voyant, j’avais cette fois-ci décidé de ne pas minauder et de m’abandonner à lui avec confiance, comme si j’avais fait un pari avec moi-même ; pour la première fois.

Puis Trentemøller arriva sur scène avec tout son groupe. Jamais de ma vie je n’aurais imaginé qu’un Danois puisse faire une telle musique. Pour cette première fois en festival, ce serait la première fois que des frissons me parcouraient le corps à cause de la musique. Jamais jusqu’à présent je ne pensais qu’une telle chose soit possible. On me l’avait décrit comme simple DJ, je découvre un homme derrière ses claviers, accompagné de plusieurs musiciens, dont une guitariste tellement élégante qu’elle me donne envie de monter sur scène un jour ; pour la première fois.

À fin des concerts, je compris que c’était le moment ou jamais de franchir le pas avec mon Cannois. Ses parents étaient partis en vacances pour deux semaines, il nous proposait de tout passer le reste de la nuit chez lui. Le frisson du défendu était plus fort que jamais, mais j’allais en connaître un encore plus intense cette nuit-là ; pour la première fois.

C’est comme ça que je compris que saisir les premières fois tout au long de ma vie permettait de se sentir à chaque fois comme un gosse. Une manière de rester jeune ; une dernière fois.


Mechanical Bride — Living With Ants

Publié le 5 juin 2011 | Ecrit par | Catégories : Disques, Fictions | 2 commentaires »

Je n’y croyais pas vraiment et pourtant j’y suis allé. Je savais que ce serait difficile, mais malgré tout j’avais un espoir. Cette petite voix qui dit que c’est possible et que dans le domaine amoureux il n’y a aucune règle valable. C’était pourtant gros comme une maison : tout allait être compliqué. Elle était insaisissable et moi déjà dépendant d’elle.

Sous des airs de célibataire, elle n’était pas vraiment disponible et pensait encore à un autre. J’étais complètement envouté et ne pensais qu’à elle. J’avais à nouveau quinze ans, dix-sept ans plus tard. Anxieux au coeur qui palpite, je pesais chacun des mots que je lui disais, de peur de l’effrayer. Difficile de la voir. Entre deux rendez-vous, elle m’accordait un peu de temps, souvent autour d’un café, plus rarement un cocktail. Les tête-à-tête l’effrayaient. Rapidement, elle conviait ses amis, pour lesquels je n’étais également qu’un simple ami. Elle y arrivait à merveille, mais il devenait de plus en plus difficile pour moi de faire semblant. Lassé aussi d’entendre parler de ses ex, j’avais parfois l’impression d’être un déversoir à pensées ou de devenir complètement transparent. Comme si elle n’avait pas encore compris mes sentiments à son égard.

Longtemps prisonnière d’un couple qui l’avait déçue, elle était éprise de liberté. Elle ne prévoyait rien, changeait ses projets au dernier moment, faisait courir tout le monde, en plantait d’autre. Passer un moment en sa compagnie me faisait me sentir privilégié. Je buvais ses paroles, ses récits décousus mais tellement vivants. Sa position était plus que confortable. Bien installée dans son moelleux fauteuil en cuir, elle n’avait qu’à claquer des doigts pour que j’accoure. Sur mon strapontin branlant, ma liaison avec elle ne tenait à rien, ou plutôt qu’à sa bonne volonté.

Une simple décision de sa part et tout serait terminé.

Sans doute flattée par mes attentions envers elle, elle ne coupait pourtant jamais réellement les ponts, sa grande spécialité. Pétrie d’orgueil, elle ne voulait jamais perdre, rien ni personne. Être en couple sans l’être, voilà à quoi j’étais arrivé. Se parler de tout et de rien pendant la journée, ne jamais se voir le soir pour passer un moment enfin seul. J’étais devenu indisponible pour toutes les autres alors qu’elle, ne l’était que pour moi.

Elle se livrait pourtant beaucoup, sans jamais trop se dévoiler. Pour en savoir plus sur elle, il fallait creuser, gratter le vernis qui la recouvrait, passer les barrières d’une éducation qui paraissait la brider. Sous une apparence de fille bien établie se cachait une fragilité hyper sensible et un caractère bien trempé. Cela ne l’empêchait pas d’être paumée : boulots, amours, avenir, peu de choses avaient de sens pour elle. Sa remise en question était grande, la mienne avait déjà eu lieu. Dans ce cas, rien ne peut marcher. L’un ralentit, l’autre veut avancer. L’un va vers le haut, l’autre le tire vers le bas. Nous voilà à la croisée de deux chemins qui ne vont pas dans la même direction.

Les hommes y étaient pour beaucoup dans ce chagrin. Tellement séduite, tellement déçue. Je ne savais comment la convaincre de la sincérité de mon affection. Alors qu’elle avait peur de s’engager à nouveau, je ne lui proposais rien d’autre que de tenter sa chance. Bizarrement, je ne me voyais pas avec elle dans un an, ni vivre toute ma vie à ses côtés ; mais je brulais d’un désir ardent qui se réveillait dès qu’elle m’approchait. À peine sentais-je son parfum que les pensées les plus instinctives m’envahissaient. Dans un étrange rapport amour/haine, je me devais de la posséder, mais aussi de la protéger contre d’autres hommes qui continueraient à aussi peu la respecter.

Puis j’ai compris au fil des semaines, que derrière tout cela se cachait peut-être de la manipulation, qu’elle soit consciente ou pas. Je n’avais plus du tout la maitrise sur ma vie, pendu à ses décisions. Chaque coup que je pensais prendre en avance, n’était finalement qu’une réaction aux siens. Elle avait la main et savait lire mieux que quiconque dans mon jeu. J’en étais même arrivé à modifier en apparence ma personnalité pour tenter de la bluffer. En vain.

Je n’étais plus moi et je ne voulais qu’elle.

Ses bras n’ont été finalement le seul privilège intime que j’ai obtenu d’elle, mais aussi l’explication par laquelle je me suis jeté dans cette relation dont je savais qu’elle était vouée à l’échec. Je ne m’étais jamais senti aussi bien dans les bras de quelqu’un depuis des années. Ses bras qui réussissaient l’exploit de m’apaiser enfin et me dire qu’ils n’étaient là que pour moi. Ses bras dont je devais me contenter tant elle ne voulait pas se livrer plus à moi. Mes bras connaissent ; et pourtant les siens m’apprennent la patience. Mes bras dans lesquels elle ne s’est abandonnée qu’une seule fois, jouissant enfin sous mes caresses.

Ne pas savoir quand je vais la voir, quand je pourrais passer une nuit avec elle, simplement pour caresser une nouvelle fois ce corps qui m’obsède. Désorganiser ma vie pour me dire que je serai disponible à la moindre de ses demandes ; seulement pour avoir la chance d’embrasser son cou et la sentir frissonner sous mes lèvres. Pour glisser une mèche derrière son oreille et voir un sourire se dessiner sur ses lèvres. Pour avoir l’impression de braver l’interdit dès que j’approche certaines parties de son corps.

Seulement, voilà. Rien n’est possible. Je suis à nouveau seul face à moi-même. Elle n’aura été qu’une respiration, à moi maintenant de reprendre mon souffle.


Arnaud Rebotini Release Party / Nouveau Casino / 09.04.2011

Publié le 10 avril 2011 | Ecrit par | Catégories : Concerts, Fictions | 2 commentaires »

Ce soir je n’ai pas bu. En fait si, je n’ai fait que ça de toute ma soirée, mais bizarrement je ne suis pas ivre. Difficile à comprendre, ça me ferait même un peu peur. Avec un peu de recul, ça ne m’étonne finalement pas. Vu ma consommation durant toute la semaine, je commence à être immunisé. Être totalement lucide en club à trois heures du matin, c’est aussi normal que d’aller travailler complètement saoul. Improbable, mais fascinant d’observer le comportement des gens qui m’entourent.

À quoi pense ce mec seul au bar, les yeux perdus dans le vague ? Devant lui, le contenu de son verre descend à vitesse grand V. Quand on croise son regard, on comprend que ce n’est certainement pas le premier. Chagrin d’amour ? Envie de se retrouver anonyme au milieu d’une foule surexcitée ? Folie passagère ? On ne le saura jamais, peut-être que lui non plus.

Elles sont toutes les deux assises sur le canapé dans un coin. Très mignonnes et très lookées, elles pourraient être bien plus aguicheuses que ça, mais elles choisissent de rester en retrait. Elles regardent pourtant tous les mecs qui passent sans jamais se décrocher un mot. Dans leurs têtes doivent s’inscrire les visages de tous ceux qui leur plaisent. Une fois au milieu de la piste, plus la peine de perdre leur temps à repérer les beaux gosses, elles les connaitront déjà tous.

Eux ne sont clairement pas là pour la musique. Sur scène, Rafale pourrait faire une reprise d’Annie Cordy plutôt que de jouer leur très dansant rock électronique, qu’ils sauteraient de la même manière dans tous les sens. Ces quatre-là sont le genre de gars qu’on ne peut supporter que quand on est soi-même ivre. Non seulement leurs paroles ne sont compréhensibles que sous l’emprise de l’alcool, mais leur capacité à faire la fête nous renvoie également à ma propre incapacité à me lâcher ce soir-là.

Cette petite brune a vraiment envie d’autre chose ce soir. Elle est venue avec son mec à qui elle roule des pelles comme jamais. Alors que leur couple est très plan-plan depuis quelques mois, il en est le premier surpris, mais cela n’est pas pour lui déplaire, bien au contraire. Un homme reste un homme. Là où il ne comprend plus rien, c’est quand il la voit s’approcher d’une de leurs amies, l’enlacer et finir par l’embrasser goulument sous ses yeux. Elle s’éloigne juste après dans la foule en ondulant sur la techno orgasmique d’Arnaud Rebotini, les trois regards se croisent. S’ils disent vrai, tout cela n’était pas prévu, ils en sont les premiers surpris. J’en connais un qui finira sa soirée très bien entouré.

Et puis moi, au milieu de tout ce beau monde. Certainement le plus décalé d’entre tous. Debout dans un coin, hochant la tête sur le beat. Blouson sur le dos, sans verre à la main, aussi à l’aise qu’un mec en short dans un camp de nudistes. C’en est trop, je file au bar.


PJ Harvey / Olympia / 24.02.2011

Publié le 25 février 2011 | Ecrit par | Catégories : Concerts, Fictions | 4 commentaires »

Je ne suis encore qu’un foetus. Un simple foetus dans l’utérus de sa mère. Je dis « sa » car comme je ne la connais pas encore je ne la considère pas vraiment comme la mienne. Ce soir, elle a décidé d’aller à un concert. Toutes ces vibrations en témoignent. Je suis presque certain qu’il s’agit de cette chanteuse qu’elle aime beaucoup et qu’elle écoute si souvent.

Cette voix désormais si haut perchée me transperce et me transporte. Soutenus par la batterie fouettée tout en subtilité par Jean-Marc Butty, les titres de Let England Shake s’enchainent. Ce dont je suis certain c’est qu’elle chante en anglais. Je reconnais et je comprends même les paroles. C’est étonnant le nombre de choses que l’on sait quand on n’est pas encore né. Comme si l’Univers dans son ensemble nous transférait tout son savoir. Il suffit d’entendre une langue pour la comprendre. Ou bien d’écouter les gens parler pour saisir le sujet de leur conversation en un instant. Souvent j’aimerais pouvoir intervenir dans leur discussion, leur dire qu’ils se trompent et que moi je connais la Vérité. Mais dans ma situation, vous imaginez bien qu’ils ne m’écouteraient pas.

C’est ce que j’aurais aimé faire le jour où a éclaté cette violente dispute entre eux deux. J’entendais crier cette voix masculine que je connaissais depuis toujours. Celle du corps dans lequel je grandissais était d’une tristesse incroyable et n’arrivait plus vraiment à dire quoi que ce soit. Je ressentais au plus profond de moi-même le malaise qui animait la relation entre eux deux. En fond passait Meet Ze Monsta, l’un des rares morceaux rock joués ce soir et qui rajoutait encore à cette ambiance angoissante.

Au plus profond de mon cerveau s’imprimait cet épisode haineux et effrayant qui allait certainement conditionner en partie le reste de ma vie.

Depuis, je n’avais plus jamais entendu cette voix masculine. Mais j’avais ressenti presque quotidiennement les sanglots de celle qui me porte. J’étais aussi faible qu’elle, elle ne mangeait manifestement plus grand-chose. Quelques fois, j’avais même remarqué le flot de l’alcool couler dans mes veines, m’étourdissant pendant quelques heures. Et toujours cette musique en fond, On Battleship Hill accompagnée par le clavier de Mick Harvey, la guitare de John Parish et leurs deux voix combinées en choeur. De toutes mes forces j’essayais de lui faire comprendre qu’il y avait un avenir, que je devais naitre. Elle influait tellement sur moi que je pensais pouvoir le faire sur elle.

Quand elle posait sa main sur son ventre, je sentais instantanément sa présence. Elle était moi, j’étais elle. Deux êtres distincts, mais ne faisant qu’un. Quand elle apposait ainsi sa main, c’est un peu moi aussi qui l’avais décidé. C’est également elle qui me demandait en partie de réagir en conséquence. Un bref coup de pied était généralement ma réponse favorite.

Dans ces moments-là, Down By The Water me ramenait à mon état aquatique et nous embarquait dans un pur instant fusionnel.

Ce soir c’est différent. La froideur des premiers instants est étrange. Au départ hautaine dans son costume noir intemporel et sa coiffe en plume, l’Anglaise brise finalement la glace avec le rythme chaloupé du faussement reggae Written On The Forehead. Son autoharpe dans ses bras, elle donne l’impression d’enlacer un enfant. J’aimerais tellement être à cette place.

La musique est la même que celle que j’entends habituellement, mais bien plus forte et surtout bien plus intense. J’avais conscience que la voix de cette chanteuse avait évolué. Désormais c’est dans les aigus qu’il fallait aller la dénicher. La rage et la sensualité de ses anciennes chansons avaient fait place à une sorte d’appel à la révolution contre la politique belliciste de son pays. Je me voyais déjà naitre dans ce monde à l’avenir incertain ou pour régler un problème, seule la violence serait de mise. Ce son de clairon issu de The Glorious Land réveillait en moi des sentiments étranges : une sorte de patriotisme, mais aussi son rejet total. Puis C’mon Billy résonne en moi comme un appel, je sais que je ne dois plus tarder à voir le jour. J’étais tout à la fois et je n’étais encore pourtant rien. Dans quelques semaines j’aurai déjà tout oublié. Silence.


Agoria — Impermanence

Publié le 9 février 2011 | Ecrit par | Catégories : Concerts, Disques, Fictions | 5 commentaires »

Ce soir-là au Rex Club, l’ambiance était étrange. J’avais pourtant l’habitude d’y venir voir Agoria, véritable architecte sonore spécialisé dans les sets all night long. Mon arrivée tardive expliquait certainement l’odeur âcre de transpiration qui y régnait. Je savais que ce soir je ne rentrerai pas solitaire chez moi. Mais je n’avais manifestement pas tout prévu.

Quand on arrive à 3 h du matin, l’ambiance d’un club est immédiate. À chaque fois, je prends l’énergie du dancefloor en pleine face. Comme si les danseurs ne faisaient qu’un. Comme s’ils formaient les pistons d’une immense machine consumant de l’énergie instantanément dissipée et n’étant utile à rien, sinon à être produite. Une gabegie salvatrice dans un monde où il fallait désormais tout économiser.

Déjà ivre, je décidais de repérer quelques proies que j’estimais faciles. Je n’aimais pas parler des filles comme ça, mais plus les années passaient, plus je me rendais compte de l’évidence de ce rapport chasseur/chassée. Je n’étais pas dans le meilleur endroit pour assouvir mes besoins. Ici, à part quelques rares, les filles n’étaient généralement pas très sensibles à mes charmes. J’aimais celle aux cheveux courts qui me renvoyaient vers ma propre part d’homosexualité.

Alors que je m’approchais de la plus jeune en essayant de me coller le plus sensuellement que je pouvais à son corps, elle eut une réaction de dégout en me voyant. Je le savais, je n’étais pas son type, mais il fallait que j’en sois sûr. Dans mes oreilles résonnait la voix libidineuse de Carl Craig, posée sur cet instrumental groovy comme le diable.

La seconde semblait bien plus réceptive. J’avais compris à son regard qu’elle avait aussi remarqué mon envie d’elle.

Elle n’avait rien loupé de mon approche sur la première, d’abord jalouse, puis affichant un sourire en coin lorsqu’elle comprit que je n’avais aucune chance. C’est elle qui vint naturellement vers moi, m’enlaçant comme peu de fois je l’avais été. Calqués sur les rythmes sortant des baffles, nos mouvements étaient de plus en plus intimes. Elle me fit boire quelques gorgées dans son verre, la chaleur accablante commençait à avoir raison de moi.

Perles de sueurs, moiteur du visage, puis du corps entier.

Flash.

Un escalier.

Des lumières qui défilent.

Le vent dans les cheveux.

Blackout.

À mon réveil elle était à mes côtés. Mon corps nu témoignait certainement de ce qui avait dû se passer entre nous. J’étais chez elle, elle dormait profondément, sa vodka ne devait pas contenir que du tonic. Je me sentais mal, j’avais froid. J’enfilais mon string, mon soutien-gorge et le reste de mes vêtements, puis je rentrais chez moi. Troublée, mais heureuse.


Patti Smith / Cité de la musique / 20.01.2011

Publié le 21 janvier 2011 | Ecrit par | Catégories : Concerts, Fictions | 7 commentaires »

La dernière fois que j’avais vu Patti Smith en concert, je marchais. C’était l’été dernier, juste avant que je me fasse faucher par cette putain de bagnole. Ce soir je retournais la voir sur ce fauteuil roulant dont je n’arrivais pas à me défaire depuis.

Moi qui adorais les concerts, j’avais complètement arrêté d’aller en voir. Quelques semaines après l’accident, encore bien esquinté, j’avais tenté le coup. Je m’étais retrouvé parqué avec d’autres handicapés. Trop normal pour me sentir à ma place avec eux, trop abimé pour rester parmi les valides. Et puis je ne supportais plus de voir tous ces gens se trémousser en rythme. Les médecins m’avaient promis que je remarcherais un jour, mais pour ça il fallait que je travaille. L’épreuve me semblait trop dure, comme ça m’était souvent arrivé dans ma vie, je préférais miser sur ma paresse et passer mon temps à me morfondre au fond de mon fauteuil.

Pourtant ce soir-là à la Cité de la musique, je sais que les choses seront différentes. Pour la première fois depuis longtemps je me sens à égalité avec les autres spectateurs. Ici tout le monde est assis, personne pour m’enfoncer un peu plus au fond de cette machine froide qui me sert de fauteuil.

Quand Patti rentra sur scène un frisson me parcourut des pieds à la tête, la dernière fois que je l’avais vue en concert, je marchais.

Ce soir, elle donne un concert acoustique, sans batterie. Cette absence d’électricité résonne en moi comme l’absence d’influx nerveux dans mes jambes. Cette scène sans batterie me rappelle que je ne sens désormais plus le sang battre à la mesure de mon coeur dans mes membres inférieurs. Ce concert amputé me balance mon image en pleine gueule. Et pourtant, j’encaisse.

Patti Smith

Au fil des chansons, je commence à comprendre que ce manque n’en est finalement pas un. Avec des guitares acoustiques et sans rythmique, le groupe arrive à restituer une intensité que je n’aurais jamais cru possible. Entourée de ses sept musiciens, Patti s’appuie sur leur talent, en premier lieu desquels Lenny Kaye, le complice de toujours qui a accepté de débrancher sa guitare pour elle et sa fille Jesse Smith au piano. Tony Shanahan à la basse tient également son rang en élevant son instrument comme l’un des éléments central du set. Il sait la faire résonner parfaitement en écho de l’indispensable guitare de Luca Lanzi. Les deux seuls instruments électriques de la scène. Comme s’ils étaient là pour allumer cette émanation qui permet d’embraser les autres instruments.

Quand raisonnent les premières notes de Because The Night, il devient difficile de se retenir. Je vois juste à ma gauche une première personne se lever et se mettre à danser dans l’allée. Ce que je craignais se produit alors, une véritable marée humaine commence à affluer des rangées de fauteuils, me réduisant ainsi une nouvelle fois à mon piètre statut d’éclopé. J’avais rarement vu la Cité de la musique prise d’une telle crise d’hystérie.

Pourtant face à cette foule debout je n’ai cette fois-ci pas la haine. Je suis même absolument subjugué par Patti Smith, plus revendicative et porteuse d’espoir que n’importe quel gamin désabusé de 2011. « The future is now ! » déclame-t-elle au milieu des magnifiques vers récités en introduction de Beneath The Southern Cross. Il me devient tellement, difficile de résister à tellement de sincérité que je laisse finir par couler quelques larmes. Puis comme subjugué par l’émotion, je m’agrippe à l’épaule de mon voisin et me hisse péniblement sur mes jambes tellement frêles, sentant cet influx électrique et ces battements les parcourir de nouveau.

La dernière fois que j’ai vu Patti Smith en concert, je marchais. La prochaine fois, c’est sûr, je marcherai.


Ava / China Club / 18.01.2011

Publié le 18 janvier 2011 | Ecrit par | Catégories : Concerts, Fictions | 4 commentaires »

Cela faisait plusieurs mois qu’il n’était pas allé au cinéma. Il avait pourtant fini par se laisser tenter par Poupoupidou. Une belle blonde, Jean-Paul Rouve et une histoire qui se passait dans le Jura, sa région d’origine, avaient fini par le convaincre. Il était finalement ressorti du film en ayant découvert Ava, le groupe qui en avait composé la BO.

Ava

En recherchant le lendemain d’où venait ce groupe, il comprit rapidement qu’un de leur concert été prévu au China Club. Il n’y avait jamais mis les pieds, mais n’hésita pas très longtemps. Le froid était revenu sur Paris ce soir-là. En entrant dans le China Club, il reçu donc la chaleur du lieu en pleine face. Il fut tout de suite séduit par l’ambiance de bar à opium du restaurant, ce lieu dégageait une ambiance coloniale qui lui plaisait bien. Mais c’est au sous-sol que le concert d’Ava était prévu. Là on se croyait plutôt dans un fumoir à cigare, une odeur qui lui manquait tant depuis qu’il avait arrêté d’en fumer, il y a bien longtemps.

Dans ce cadre, la première partie du concert était parfaite. En simple duo acoustique, Ava déroulait ses chansons en anglais de manière absolument parfaite. Caché derrière sa mèche, le chanteur maniait sa voix si androgyne à merveille. Ces chansons faisaient aussi bien penser à l’univers enneigé du film qu’à un coucher de soleil au bord d’une plage du Pacifique. Cette universalité l’avait réellement touché. Il profita de la pause pour reprendre un deuxième whisky.

Installé dans son fauteuil club, il avait de plus en plus envie de ce fichu cigare qui lui manquait tant.

Puis le groupe revint pour une deuxième partie. Cette fois-ci, quatre nouveaux musiciens accompagnaient le duo. Il fallait donc s’attendre à bien plus d’énergie. Il fut d’abord surpris par les paroles désormais en français. Cela le chagrinait même un peu. Amoureux de Bashung et Gainsbourg, il avait toujours du mal avec la simplicité de certains artistes francophones dans ce domaine. Il remarqua aussi que la composition des chansons avait radicalement changé. On était là bien plus proche d’une collection de tubes FM que de chansons à fleur de peau. Étonnant de voir tant de schizophrénie en un même groupe.

Le concert terminé, il sorti du China Club, croisa un tabac encore ouvert. Il ne put s’empêcher d’acheter un Cubain. Il resta ainsi dans la rue dix minutes à sentir ces feuilles de tabac. Arrivé chez lui, il lança la BO du film, choisit Chemistry, se versa un dernier verre de whisky et finit par allumer son cigare. Le moment était parfait.


Arandel + Francesco Tristano / Café de la Danse / 15.01.2011

Publié le 16 janvier 2011 | Ecrit par | Catégories : Concerts, Fictions | 2 commentaires »

Une semaine qu’elle se préparait pour venir au Café de la Danse. Avant, elle ne connaissait pas du tout InFiné, mais elle savait qu’il fallait être là. Le matin même, elle avait lu un article dans Libération qui l’avait conforté dans son choix. Cette soirée serait sold out ou ne serait pas.

Elle ne savait pas vraiment comment s’habiller. Elle n’était jamais venue au Café de la Danse. Le Rex Club elle connaissait bien, mais les salles de concert n’étaient pas vraiment son fort. Surtout pour des artistes hybrides comme ceux sur scène ce soir. Elle avait été retournée par l’album d’Arandel, In D : une forte inspiration techno soutenue par une esthétique très analogique. Francesco Tristano l’avait en revanche beaucoup moins convaincue. L’album d’Aufgang avait bercé son année 2009, mais son album solo l’avait laissée sur sa faim.

Arandel

Cheveux roux, peau diaphane, robe rouge, large ceinture tombant sur les hanches, grandes bottes marron : ce qui était certain, c’est qu’on la remarquerait ce soir. Déjà dans la queue qui s’étendait jusque dans la rue de Lappe, elle sentait les regards se tourner vers elle. Elle était arrivée pourtant parmi les premières dans une salle déserte et avait donc atterri dès son entrée au bar de l’étage. De fil en aiguille et de rencontre en rencontre, elle avait fini par boire plus que de raison sans se rendre compte qu’Arandel jouait déjà depuis un quart d’heure.

Plutôt que de descendre dans la micro fosse du Café de la Danse, elle avait choisi de regarder le concert depuis l’étage. La vue sur les musiciens était imprenable : elle les voyait derrière leurs machines, accueillir leurs invités s’appropriant une guitare, un piano ou un theremin. Elle était même impressionnée par leur maitrise de la flute traversière et du saxophone. Elle avait loupé Arandel il y a quelques mois au Batofar, mais ne pouvait s’empêcher d’être entièrement absorbée par sa musique.

Ici tout était moite. Les mélodies vaporeuses se trouvaient rapidement soutenues par un beat sensuellement insupportable.

Depuis une heure, la progression était de plus en plus palpable. Rien n’y personne ne pouvait arrêter cela, des cris dans la foule prouvaient que le public était touché par la sincérité de l’ensemble. Même vu de l’étage, sans un son très enveloppant , le résultat était parlant.

Francesco Tristano

Elle fut d’autant plus déçue par Francesco Tristano. Seul au piano, l’un des tiers d’Aufgang s’annonçait prometteur. Son album, Idiosynkrasia, était loin de faire l’unanimité. Il était pourtant précédé d’une immense réputation sur scène. Dès les premières mesures, elle tentait d’entrer dans le son du pianiste. Les basses parlaient à son corps, la quadriphonie à son cerveau. Elle pouvait difficilement se retenir de se dandiner sur cette musique.

Son décolleté attirait les regards des hommes autour d’elle, pourtant aucun n’osait l’aborder, absorbée qu’elle était par le son. Elle avait mal dormi et son cou était tendu, elle tentait alors de se décontracter les cervicales en tournant sa tête dans tous les sens. Ses mains la massaient en attente d’autres plus masculines dont elle rêvait. Parfois les beats osaient enfin soutenir les mélodies au piano, il lui était difficile de résister à l’envie de rester dans la fosse. Pourtant, les longs passages calmes l’incitèrent à reboire quelques verres à l’étage. Elle le regretta rapidement en entendant cette reprise du Strings Of Life de Derrick May qui vint clore la prestation de Tristano.

Elle n’avait vraiment aimé qu’une première moitié de cette soirée. Elle était à Paris. Il était seulement 23 heures. Il restait encore des Eurostar en direction de Londres. Dans à peine trois heures, Agoria commencerait à jouer à la Fabric. Elle avait encore largement le temps de se rendre à la Gare du Nord. Une semaine qu’elle se préparait pour découvrir InFiné. Elle avait une nuit pour en profiter plus que jamais.