Malgré son incroyable popularité, dont les sommets ont été atteints avec Violator en 1990, Depeche Mode ne s’est artistiquement jamais fourvoyé.
Le meilleur contre-exemple est évidemment U2. Pendant longtemps, les Irlandais ont su mélanger tubes incontournables et expérimentation pop, collaborant avec des artistes ou ingénieurs du son renommés : Daniel Lanois, Brian Eno, Howie B et Flood en tête, le point d’orgue de cette période étant certainement l’aventureux Zooropa. La suite, à l’exception de Pop qui contenait encore de bonnes chansons, ne sera qu’une interminable chute vers un son taillé pour les radios et les stades.
Depeche Mode aura fait tout le contraire. Voulant puiser dans son héritage des années 90, le groupe a de nouveau fait appel à Flood (encore lui) pour mixer Delta Machine. Voir ce nom sur le line-up de ce nouvel album, ainsi que celui du producteur Ben Hillier qui collabore avec le groupe depuis 2005, fut rassurant. Si leurs patronymes n’avaient pas été avancés avant que le disque ne sorte, on aurait pu penser que Delta Machine serait l’album où tout allait déraper.
Ne pas céder malgré les circonstances
Effectivement, en octobre dernier, plusieurs éléments générèrent une certaine défiance : le groupe préférait annoncer une tournée européenne des stades, produite par Live Nation, plutôt que de parler de leur prochain disque, tandis que, quelques semaines plus tard, on apprenait que le trio quittait EMI, leur maison de disques historique, pour rejoindre Columbia, le label de Sony qui produit les grosses machines à cash que sont Beyoncé, One Direction et désormais Daft Punk.
Mais Depeche Mode a tenu bon et n’a une fois de plus pas cédé au syndrome U2, son répertoire lui permettant déjà facilement de jouer dans des stades. Personnal Jesus, Never Let Me Down Again ou A Question Of Time font partie des titres qu’un public dévoué peut reprendre à tue-tête dans une enceinte de 50 000 places. Dans ces conditions, Depeche Mode a l’intelligence de réaliser qu’il n’a plus rien à faire de ce côté-là et qu’il doit tout simplement poursuivre le sillon creusé depuis trente ans, sans révolutionner l’exercice, entre rock et musique électronique.
Un héritage blues enfin assumé
Sur ce point, Delta Machine est une réussite et son titre tient toutes ses promesses. Le groupe explique qu’il est à la fois un hommage au delta blues des origines auquel on lui aurait adjoint des machines, et c’est là que réside la grande nouveauté de ce disque : assumer enfin les influences blues que Dave Gahan et Martin Gore trainent depuis des années. Il suffit de regarder un peu en arrière pour s’en apercevoir : Personnal Jesus (qui prend toute sa dimension dans la reprise de Johnny Cash), I Feel You ou John The Revelator en sont quelques exemples. Sur Delta Machine, Slow et Goodbye suivent la même voie.
Plus le groupe vieillit, plus ses deux têtes pensantes semblent de mieux en mieux s’entendre. Gahan écrit et compose désormais quelques chansons sur chaque nouvel album du groupe (trois sur Delta Machine). C’était l’une des conditions nécessaire pour que le duo continue de fonctionner : que le chanteur ne soit plus seulement un interprète, un pantin. Une initiative finalement bénéfique à l’oeuvre du groupe. Quand Martin Gore continue d’exploiter ses thèmes préférés emprunts de chrétienté (dans l’ordre : désir, sexualité, péché, remords, pardon, et rédemption), Gahan se dirige quant à lui vers des textes mettant plus en avant son vécu, son expérience et les relations personnelles.
Des expériences solo capitales
Les dernières expériences solo des deux comparses se retrouvent également totalement dans cet album. Avec Soulsavers, Gahan a pu se lâcher dans cette veine blues/rock comme rarement auparavant. À 50 ans, il maitrise mieux que jamais sa voix, désormais aussi à l’aise dans la pop que le rock le plus énervé, avec parfois une pointe de soul et quelques audacieuses montées en voix de tête. De son côté Martin Gore a redécouvert le plaisir des machines et des vieux synthés analogiques grâce à son projet VCMG proposé par Vince Clarke, compositeur de Speak And Spell, premier album du groupe en 1981. Delta Machine est la parfaite synthèse de ces deux aventures personnelles.
En découle un disque à la production impressionnante mais toutefois minimaliste (My Little Universe en est le meilleur exemple). Les lignes mélodiques sont moins nombreuses et se superposent moins qu’à l’accoutumée, c’était pourtant l’une des marques de fabrique du son Depeche Mode. Plutôt que d’aller puiser ce système dans les instruments, c’est dans les voix qu’on le trouvera. Gore a toujours assuré les choeurs derrière la voix omniprésente de Gahan, mais dans Delta Machine, on a plus souvent l’impression que les deux abandonnent ce procédé pour réellement chanter ensemble.
Au final, Delta Machine est certainement le disque le plus américain de Depeche Mode. Si on avait dit la même chose à l’époque de la sortie Songs Of Faith And Devotion, c’était plutôt pour ses références au grunge qui dominait alors le rock à l’époque (le disque avait été enregistré dans les très européennes Madrid et Hambourg). Music For The Masses, de par son titre et la tournée monumentale qui en suivit (immortalisée par le documentaire 101), avait également hérité de ce qualificatif (il était pourtant enregistré à Paris). Mais Delta Machine semble avoir digéré et synthétisé tout cela. Martin Gore habite à Santa Barbara, Dave Gahan à New York et l’album a été conçu dans des studios situés dans ces deux villes. Il semblait inéluctable que cela influence un jour durablement leur musique.
La retenue : voilà ce qui caractérise le mieux la musique de Lambchop et de son principal animateur, Kurt Wagner. A lui seul le chanteur guitariste imprime cette marque de fabrique à chacun des disques du groupe. Un enthousiasme limité par une humilité qui fait partie de l’ADN de ce leader qui ne s’assume pas. Le menuisier a toujours gardé les pieds sur terre et cela se ressent à chacune des notes qu’il joue, à chacun des mots qu’il chante de sa voix grave et profonde.
Le groupe historiquement composé de musiciens amateurs comme lui, a pris l’habitude de jouer assis, position la plus confortable après une journée passée derrière ses machines à la menuiserie ou à la plonge d’un restaurant pour d’autres membres. Eternelle casquette vissée sur la tête, assis dans un coin de la scène, Wagner déroule ses chansons avec une sobriété que l’on pourrait rapprocher d’un certain minimalisme. Il laisse une place immense à ses talentueux musiciens qui s’expriment sans jamais imposer d’indigestes solos au public. Chez eux aussi la retenue est devenue une vertu cardinale. Proposer sans jamais s’imposer, faire en sorte que le public adhère de lui même et se laisse emporter par les notes.
Spécialiste du break silencieux
Ce minimalisme hypnotique, surtout palpable en concert où le groupe joue sans les cordes qui habillent élégamment ses enregistrements, va même jusqu’à rappeler l’une des caractéristiques principales de la techno. La répétition des beats et des boucles laisse place ici à celle des couplet et des refrains. Mais survient toujours à un moment un break, souvent tonitruant en techno, bien plus mesuré chez Lambchop, qui sort le spectateur de l’hypnotisme dans lequel il était tombé pour le faire revenir à la réalité.
Cette explosion musicale se caractérise le plus souvent par une montée en intensité (le groupe joue très doucement) d’un motif sonore ou d’une phrase sur laquelle Kurt Wagner va donner de la voix, presque crier et monter dans des fréquences aiguës empruntent de soul. Pas besoin d’en faire trop, la retenue naturelle du groupe permet qu’on interprète ce tout petit sursaut musical comme une explosion sonore.
Alors quand en toute fin de concert raisonnent les premières notes d’Up With People et son rythme enlevé, on a l’impression que le groupe passe à la vitesse supérieure. Et l’inimaginable se produit : Kurt Wagner lâche sa guitare, se lève de sa chaise et s’avance vers l’avant de la pourtant toute petite scène de la Maroquinerie. Face au public il se met à chanter de plus en plus fort, plié en deux, comme habité par ses paroles. N’importe quel chanteur de rock aurait dû slammer ou casser sa guitare pour arriver à un tel niveau d’intensité. Kurt Wagner préfère quant à lui user de sa qualité principale : la retenue.
L’artisan ou l’homme taiseux
Une telle retenue ne peut exister que grâce à une maitrise totale. « We were born, we were born to rule » s’exclame Kurt Wagner dans If Not I’ll Just Die sur le dernier album du groupe, Mr. M. Comme s’il ne voulait que personne d’autre que lui n’ait la main sur son groupe et sur sa manière de jouer sa musique. Jamais les chansons ne vont plus loin que ce qu’a décidé Wagner. Dans Gone Tomorrow, la montée en intensité du dernier tiers ne se conclut pas par une explosion, comme cela aurait été le cas pour beaucoup de groupe, mais par une conclusion basée sur un silence. Comme si le chanteur n’avait plus rien à dire ou n’osait plus rien dire.
Kurt Wagner serait-il alors un grand timide qui s’ignore ? Préfère-t-il parfois se taire plutôt que de parler pour ne rien dire ? « God made us rational », chante-t-il dans Mr. Met. Être rationnel plutôt que de montrer ses émotions, choisir la pudeur plutôt que d’étaler ses sentiments au premier venu. Un héritage de sa culture d’artisan ou l’esprit pratique supplante les sentiments. Un univers d’hommes taiseux qui n’ont pas le droit d’être faibles face à la difficulté de leurs tâches. C’est là que la timidité devient un atout : plus besoin de se forcer pour ne pas en dire trop. Ou quand la timidité mal placée est perçue comme de la retenue.
Vingt ans que je n’ai pas mis les pieds dans un club. Je ne comprends toujours pas pourquoi je me trouve ici ce soir-là, mais me voilà dans ce sous-sol un peu crado. L’odeur de sueur est bien présente, mais pas déplaisante pour autant. Elle dégage cette animalité nécessaire à ce genre d’endroit. Je n’ai jamais trop aimé les odeurs de propre, j’ai toujours préféré sentir un corps tel qu’il est, comme si la nature nous parlait directement à un autre niveau de conscience. Ce soir, c’est l’instinct qui parle, rien d’autre. La chasse est ouverte ; les proies sont jeunes, le chasseur expérimenté.
Désormais, je n’écoute de la techno que chez moi, largué par les nouveautés qui s’accumulent et à côté desquelles je passe systématiquement. Quelques vieux vinyles trainés de chez mes parents, quelques DJ sets écoutés en boucle et dont je connais les enchaînements par coeur. Cette musique alors à l’avant-garde et constamment en mouvement n’est désormais pour moi plus qu’une vague nostalgie immobile de mes quinze ans.
Pourtant ce soir, j’accompagne quelques collègues de boulot au pot de départ de l’un des nôtres. De verre en verre, me voilà embarqué dans cet endroit dont je n’ai jamais entendu parler et que je ne pourrais jamais retrouver sur la carte de la ville. Je m’y sens tout de suite chez moi : le son n’a pas changé, cette trance anglaise un peu cheesy que les années 90 chérissaient avant que la french touch ne balaye tout. Le DJ me dit que ce sont deux vieilles gloires des 80s qui ont produit ce morceau, elles aussi semblent nostalgiques d’une époque.
Vieux synthés et boites à rythmes, vieilles ficelles rythmiques, mais très jeunes filles au milieu des enceintes. Le contraste est saisissant. Elles se dandinent finalement exactement sur le même son que moi à leur âge. Le conservatisme de ces nouvelles générations m’étonnera toujours.
Alors que nous voulions tout changer, les ados ont désormais au contraire peur de tout perdre.
Au milieu d’elles je me sens dépassé au premier abord, mais je me dis que je suis certainement moins largué que je ne le crois. Une bonne partie de ma vie étant derrière moi et ayant forcément plus confiance en moi qu’à dix-huit ans, tout semble possible ce soir. Comme l’impression que j’ai bien plus de valeur que n’importe quel jeunot désirant ces filles pourtant autant que moi ; comme l’impression que j’ai beaucoup à leur apprendre ; comme l’impression aussi que je me transforme en pervers et que je ne suis vraiment pas à ma place. En tout cas, c’est comme ça qu’elles doivent me percevoir.
Je les vois se parler au creux de l’oreille en regardant vers mois. À mon âge, je ne suis déjà pour elles rien d’autre un crouton de pain rassis abandonné au bord d’une table depuis des jours. Je ne peux que les comprendre, qu’est-ce qu’un mec comme moi fait ici ? Quelle idée de sortir encore en club en pleine semaine alors que l’on s’approche aussi dangereusement de la quarantaine ! Aucun doute qu’elles doivent s’imaginer leur père dans ma situation. Un regard en coin vers moi, elles pouffent, ça m’irrite.
À leur âge je n’arrivais plus à faire de choix. Je sortais beaucoup, je rencontrais beaucoup de filles ; plutôt agréable de se dire que l’on disposait de multiples possibilités. J’hésitais beaucoup, toujours. Quelle que soit la situation, j’avais du mal à me décider. Plus les filles étaient jolies autour de moi, moins je savais où donner de la tête. Depuis des mois, ces mêmes filles de vingt ans sont devenues une réelle obsession. Cette manière candide d’aborder la vie, cette absence totale de marques qui trahissent la souffrance des années, cette façon d’aborder chaque situation, vierge de toute expérience.
La fraicheur s’oublie progressivement, mais vous rattrape cruellement lorsque l’on y goute à nouveau.
J’ai trente ans passés et je me trouve à un carrefour de ma vie. Continuer à enchainer les relations d’un soir avec ces gamines ou passer à la vitesse supérieure : l’engagement. Alors qu’il suffit de se laisser aller dans les bras de la jeunesse insouciante, tout nous ramène vers quelqu’un avec qui l’on voudrait soi-disant passer sa vie. Encore une illusion bercée par notre enfance passée au sein d’un couple que l’on croyait infaillible. On découvre plus tard toutes les hypocrisies qu’il cachait.
On préfère se jeter corps et âme dans une relation sans lendemain. Une relation où le corps de l’autre vous rappelle comment étaient les femmes (que l’on appelait pas encore ainsi) quand vous étiez vierge. Où cet autre corps brule d’impatience de profiter de votre savoir-faire en la matière. Où la découverte est encore la règle. Où la surprise fonctionne toujours. Tout faire en sorte pour ne pas vieillir, pour ne pas se sentir seul.
Puis le lendemain, ma gueule de bois et moi tombons sur ce disque passé la veille par le DJ : VCMG, Vince Clarke et Martin Gore. Des années donc que je n’avais rien écouté de nouveau, tournant en rond dans mon adolescence. Je prends comme un signe le fait que le premier disque que j’écoute depuis des années soit produit par ceux que j’écoutais il y si longtemps. Fébrile, je comprends dès les premières notes qu’enfin je ne suis plus le seul à me morfondre dans cette nostalgie. Qu’eux aussi ont besoin de lâcher leur quête perpétuelle de nouveauté pour retrouver ce son complètement issu des années 90 ; même si cela ne les avance artistiquement à rien. À eux la musique, à moi la jeunesse éternelle.
Je n’y croyais pas vraiment et pourtant j’y suis allé. Je savais que ce serait difficile, mais malgré tout j’avais un espoir. Cette petite voix qui dit que c’est possible et que dans le domaine amoureux il n’y a aucune règle valable. C’était pourtant gros comme une maison : tout allait être compliqué. Elle était insaisissable et moi déjà dépendant d’elle.
Sous des airs de célibataire, elle n’était pas vraiment disponible et pensait encore à un autre. J’étais complètement envouté et ne pensais qu’à elle. J’avais à nouveau quinze ans, dix-sept ans plus tard. Anxieux au coeur qui palpite, je pesais chacun des mots que je lui disais, de peur de l’effrayer. Difficile de la voir. Entre deux rendez-vous, elle m’accordait un peu de temps, souvent autour d’un café, plus rarement un cocktail. Les tête-à-tête l’effrayaient. Rapidement, elle conviait ses amis, pour lesquels je n’étais également qu’un simple ami. Elle y arrivait à merveille, mais il devenait de plus en plus difficile pour moi de faire semblant. Lassé aussi d’entendre parler de ses ex, j’avais parfois l’impression d’être un déversoir à pensées ou de devenir complètement transparent. Comme si elle n’avait pas encore compris mes sentiments à son égard.
Longtemps prisonnière d’un couple qui l’avait déçue, elle était éprise de liberté. Elle ne prévoyait rien, changeait ses projets au dernier moment, faisait courir tout le monde, en plantait d’autre. Passer un moment en sa compagnie me faisait me sentir privilégié. Je buvais ses paroles, ses récits décousus mais tellement vivants. Sa position était plus que confortable. Bien installée dans son moelleux fauteuil en cuir, elle n’avait qu’à claquer des doigts pour que j’accoure. Sur mon strapontin branlant, ma liaison avec elle ne tenait à rien, ou plutôt qu’à sa bonne volonté.
Une simple décision de sa part et tout serait terminé.
Sans doute flattée par mes attentions envers elle, elle ne coupait pourtant jamais réellement les ponts, sa grande spécialité. Pétrie d’orgueil, elle ne voulait jamais perdre, rien ni personne. Être en couple sans l’être, voilà à quoi j’étais arrivé. Se parler de tout et de rien pendant la journée, ne jamais se voir le soir pour passer un moment enfin seul. J’étais devenu indisponible pour toutes les autres alors qu’elle, ne l’était que pour moi.
Elle se livrait pourtant beaucoup, sans jamais trop se dévoiler. Pour en savoir plus sur elle, il fallait creuser, gratter le vernis qui la recouvrait, passer les barrières d’une éducation qui paraissait la brider. Sous une apparence de fille bien établie se cachait une fragilité hyper sensible et un caractère bien trempé. Cela ne l’empêchait pas d’être paumée : boulots, amours, avenir, peu de choses avaient de sens pour elle. Sa remise en question était grande, la mienne avait déjà eu lieu. Dans ce cas, rien ne peut marcher. L’un ralentit, l’autre veut avancer. L’un va vers le haut, l’autre le tire vers le bas. Nous voilà à la croisée de deux chemins qui ne vont pas dans la même direction.
Les hommes y étaient pour beaucoup dans ce chagrin. Tellement séduite, tellement déçue. Je ne savais comment la convaincre de la sincérité de mon affection. Alors qu’elle avait peur de s’engager à nouveau, je ne lui proposais rien d’autre que de tenter sa chance. Bizarrement, je ne me voyais pas avec elle dans un an, ni vivre toute ma vie à ses côtés ; mais je brulais d’un désir ardent qui se réveillait dès qu’elle m’approchait. À peine sentais-je son parfum que les pensées les plus instinctives m’envahissaient. Dans un étrange rapport amour/haine, je me devais de la posséder, mais aussi de la protéger contre d’autres hommes qui continueraient à aussi peu la respecter.
Puis j’ai compris au fil des semaines, que derrière tout cela se cachait peut-être de la manipulation, qu’elle soit consciente ou pas. Je n’avais plus du tout la maitrise sur ma vie, pendu à ses décisions. Chaque coup que je pensais prendre en avance, n’était finalement qu’une réaction aux siens. Elle avait la main et savait lire mieux que quiconque dans mon jeu. J’en étais même arrivé à modifier en apparence ma personnalité pour tenter de la bluffer. En vain.
Je n’étais plus moi et je ne voulais qu’elle.
Ses bras n’ont été finalement le seul privilège intime que j’ai obtenu d’elle, mais aussi l’explication par laquelle je me suis jeté dans cette relation dont je savais qu’elle était vouée à l’échec. Je ne m’étais jamais senti aussi bien dans les bras de quelqu’un depuis des années. Ses bras qui réussissaient l’exploit de m’apaiser enfin et me dire qu’ils n’étaient là que pour moi. Ses bras dont je devais me contenter tant elle ne voulait pas se livrer plus à moi. Mes bras connaissent ; et pourtant les siens m’apprennent la patience. Mes bras dans lesquels elle ne s’est abandonnée qu’une seule fois, jouissant enfin sous mes caresses.
Ne pas savoir quand je vais la voir, quand je pourrais passer une nuit avec elle, simplement pour caresser une nouvelle fois ce corps qui m’obsède. Désorganiser ma vie pour me dire que je serai disponible à la moindre de ses demandes ; seulement pour avoir la chance d’embrasser son cou et la sentir frissonner sous mes lèvres. Pour glisser une mèche derrière son oreille et voir un sourire se dessiner sur ses lèvres. Pour avoir l’impression de braver l’interdit dès que j’approche certaines parties de son corps.
Seulement, voilà. Rien n’est possible. Je suis à nouveau seul face à moi-même. Elle n’aura été qu’une respiration, à moi maintenant de reprendre mon souffle.
Ce soir-là au Rex Club, l’ambiance était étrange. J’avais pourtant l’habitude d’y venir voir Agoria, véritable architecte sonore spécialisé dans les sets all night long. Mon arrivée tardive expliquait certainement l’odeur âcre de transpiration qui y régnait. Je savais que ce soir je ne rentrerai pas solitaire chez moi. Mais je n’avais manifestement pas tout prévu.
Quand on arrive à 3 h du matin, l’ambiance d’un club est immédiate. À chaque fois, je prends l’énergie du dancefloor en pleine face. Comme si les danseurs ne faisaient qu’un. Comme s’ils formaient les pistons d’une immense machine consumant de l’énergie instantanément dissipée et n’étant utile à rien, sinon à être produite. Une gabegie salvatrice dans un monde où il fallait désormais tout économiser.
Déjà ivre, je décidais de repérer quelques proies que j’estimais faciles. Je n’aimais pas parler des filles comme ça, mais plus les années passaient, plus je me rendais compte de l’évidence de ce rapport chasseur/chassée. Je n’étais pas dans le meilleur endroit pour assouvir mes besoins. Ici, à part quelques rares, les filles n’étaient généralement pas très sensibles à mes charmes. J’aimais celle aux cheveux courts qui me renvoyaient vers ma propre part d’homosexualité.
Alors que je m’approchais de la plus jeune en essayant de me coller le plus sensuellement que je pouvais à son corps, elle eut une réaction de dégout en me voyant. Je le savais, je n’étais pas son type, mais il fallait que j’en sois sûr. Dans mes oreilles résonnait la voix libidineuse de Carl Craig, posée sur cet instrumental groovy comme le diable.
La seconde semblait bien plus réceptive. J’avais compris à son regard qu’elle avait aussi remarqué mon envie d’elle.
Elle n’avait rien loupé de mon approche sur la première, d’abord jalouse, puis affichant un sourire en coin lorsqu’elle comprit que je n’avais aucune chance. C’est elle qui vint naturellement vers moi, m’enlaçant comme peu de fois je l’avais été. Calqués sur les rythmes sortant des baffles, nos mouvements étaient de plus en plus intimes. Elle me fit boire quelques gorgées dans son verre, la chaleur accablante commençait à avoir raison de moi.
Perles de sueurs, moiteur du visage, puis du corps entier.
Flash.
Un escalier.
Des lumières qui défilent.
Le vent dans les cheveux.
Blackout.
À mon réveil elle était à mes côtés. Mon corps nu témoignait certainement de ce qui avait dû se passer entre nous. J’étais chez elle, elle dormait profondément, sa vodka ne devait pas contenir que du tonic. Je me sentais mal, j’avais froid. J’enfilais mon string, mon soutien-gorge et le reste de mes vêtements, puis je rentrais chez moi. Troublée, mais heureuse.
15 en 2008, 37 en 2009, nous sommes cette année 60 blogueurs musiques francophones à vous présenter au travers d’un classement commun les 20 albums qui nous auront collectivement le plus marqué en 2010. En espérant en toute humilité vous permettre de redécouvrir certains disques ou mieux d’en découvrir de nouveaux…
The Radio Dept – Clinging To A Scheme
Branche Ton Sonotone : Les suédois de The Radio Dept. creusent le sillon d’une pop douce et fantomatique avec un acharnement de surdoués. Leur dernier opus a la couleur d’un coucher de soleil sur un lac scandinave : mélodies diaphanes, tourbillons distordus et rythmiques hypnotiques sont au rendez-vous d’un album qui a un goût d’insaisissable. Un charme nordique, à la fois enjoué et nostalgique, distant et incroyablement émouvant. A lire la critique du Golb et de Branche Ton Sonotone
La musique à Papa : Mon histoire avec Syd Matters ? Cela me rappelle ces filles que l’on rencontre comme ça au hasard d’une soirée et auxquelles on n’attache d’abord pas vraiment d’importance. Pas qu’elles soient moches, loin de là, mais on les trouve un peu …chiantes, manquant de fantaisie. Et puis, un jour, c’est la révélation. On ne comprend pas vraiment pourquoi : est-ce nous qui avons changé ou est-ce elles ? En tout cas, "Brotherocean" a résonné comme une évidence. Comme s’il n’y avait rien eu avant. Et tant pis, s’il n’y a rien après… "A moment in time ", comme disent les anglais. A lire la critique de Rigolotes chrOniques futiLes et insoLentes et de So Why One More Music Blog
Esprits Critiques : Réussir un mélange est une chose compliquée. Si vous mélangez des couleurs dans un verre, il y a des chances que vous obteniez un cocktail maronnasse peu appétissant. La musique de Deerhunter, ça pourrait être ça. En mêlant de la noirceur, du son brut, du kraut, des mélodies presque pop et un son aquatique, le risque de gloubiboulga est présent. Pourtant, la bande à Bradfortd Cox a (encore) livré une œuvre subtile et unique, et arrive (encore) à polir un genre qu’il faudrait créer pour eux. Ils savent en tout cas faire monter une ambiance en neige, profiter de ce son vaporeux pour que le brouillard précipite en averse et mener vers une fusion encore plus fluide entre l’écriture et le son. A lire les critiques de Tasca Potosina et de Ears Of Panda
Playlist Society : "Black Noise" est un lac perdu dans les montagnes : derrière son romantisme pictural et ses sonorités enivrantes et apaisantes se cachent les traits des tornades à venir et des rayons du soleil qui comme chez Turner caressent les tragédies. Les mélodies électroniques de Hendrik Weber nous guident alors dans la taïga, se dérobent et nous abandonnent face à l’aurore boréale. A lire la critique de Pop Revue Express et le live report de Rigolotes chrOniques futiLes et insoLentes
Joanna Newsom – Have One On Me
Brainfeeders & Mindfuckers : Joanna Newsom ne s’impose jamais nulle part. Elle se fraie un chemin délicatement, avec grâce, avec le temps de son côté. Elle effleure du son de sa harpe, comme une caresse derrière l’oreille, sa voix est devenue satin, mais au fond, rien n’a changé. Elle reste impossible à apprivoiser, toujours insaisissable. Elle s’échappe par tous les détours, dans cette forêt qu’elle dessine en trois disques et quelques chansons. Il suffit donc d’être patient, de la laisser s’approcher peu à peu, puis de se plonger entièrement dans la mystique lumineuse de "Have One On Me". Alors Joanna Newsom devient cette amie imaginaire qui ne peut sortir que d’un rêve. Mais tout est bien réel. A lire les critiques de Playlist Society et de Listen See Feel
Mount Kimbie – Crooks & Lovers
Chroniques Automatiques : "Crooks & Lovers", trop court, bancal mais pourtant tellement maitrisé, contient des morceaux frisant la perfection, qui dragueront tous les cœurs sensibles. Mélancolie electronica matinée de rythmes 2-step, Mount Kimbie, c’est surtout mini-jupes et
arcs-en-ciel, bitume et claquements de doigts. Bonheur. A lire les articles de Brainfeeders & Mindfuckers et de Musik Please
MGMT – Congratulations
Laisseriez-Vous Votre Fille Coucher avec un Rock-Addict ? : MGMT avait réussi à prouver sa capacité à coller quelques tubes imparables au milieu d’un album fadasse. Le "toujours difficile deuxième album" en est l’antithèse : pas de morceau direct (hormis l’imparable Brian Eno) mais un album fabuleux de complexité, de richesse, une pièce montée de folie(s) et de "plus" qui jamais ne touchent au "trop". Si c’est ça l’avenir du space-rock (ou du prog), on signe des deux mains, et on attend la synthèse en sifflotant "Flash Delirium". A lire les critiques de Des Oreilles dans Babylones et du Golb
Unsung : Pour la première fois, Zola Jesus s’est enregistrée en studio, entourée de musiciens professionnels. Cette production soignée met surtout en valeur sa voix profonde, ce timbre légèrement rauque à donner des frissons, renforcé par la réverbération, l’atmosphère angoissante entre rythmiques 80′s, piano entêtant, et des textes emprunts de doutes, d’espoirs fragiles, et de complaintes mélancoliques. Cet émouvant "Stridulum" révèle une jeune artiste talentueuse. A lire les articles de Little Reviews et Toujours Un Coup d’Avance !
Gil Scott Heron – I’m New Here
Arbobo : Une histoire d’ange déchu, une histoire vraie. Une histoire de phoenix, de père putatif du rap extrait de tôle par un producteur aux doigts d’or. Il a serré la main du diable, le bougre. Gil Scott-Heron vient peut-être de publier son plus bel album, le plus noir, creusé à mains nues dans le bitume crasseux de New York. Ca saigne, ça saigne mais c’est vivant. C’est palpitant. A lire les critiques de My(Good)Zik et du Choix de Mlle Eddie
I Left Without My Hat : James Murphy a beau s’en amuser et assurer le contraire ("You wanted a hit, but that’s not what we do"), ses Lcd Soundsystem, tout en popisant leur propos, n’auront pas franchement changé leur fusil d’épaules avec "This is Happening", troisième et ultime album du groupe. Continuant de rendre hommage à la musique contemporaine par divers emprunts voulus ou fortuits (du Velvet Underground par ci, du Bowie par là), "This is Happening" est un disque aux contours rock, aux beats toujours synthétiques, mais à la vision globale très pop. Surtout, il n’est rien de moins qu’une belle épitaphe pour une des aventures discographiques les plus passionnantes et emballantes de ces dix dernières années, au fronton de laquelle le mot plaisir semble avoir été gravé en lettres d’or. A lire les critiques de Chroniques Automatiques et La Musique à Papa
Ears of Panda : 5 ans après Illinois, Sufjan Stevens nous revient, non sans quelques doutes, avec son projet le plus personnel et sûrement le plus risqué. Retrouvant ses premières amours pour la musique électronique sans abandonner pour autant son goût pour la pop baroque, le compositeur de 35 ans accouche d’un disque pour le moins étonnant. Le génie détruit pour mieux reconstruire et nous offre cet album d’un genre nouveau; à l’ambition démesurée, aux sons hachés, rugueux, épileptiques même, sans perdre jamais de sa superbe. On retrouve alors, dans l’essence même de ce disque, ce doux rêveur toujours en perpétuel mouvement, qui nous avait laissés sans nouvelles depuis bien trop longtemps. A lire les critiques de Esprits Critiques et Brainfeeders & Mindfuckers
Flying Lotus – Cosmogramma
So Why One More Music Blog : Le prodige originaire de la Cité des Anges s’affranchit sur ce troisième album des formats classiques en terme de durée et des carcans trop étroits d’un genre que l’on définissait comme l’abstract hip-hop. Entouré de musiciens talentueux et confirmés, élégant dans son costume de chef d’orchestre qui lui sied à merveille, il dirige des micro-symphonies aussi organiques qu’électroniques, laissant parler son héritage et s’exprimer sa fibre jazz. A lire les critiques de De La Lune On Entend Tout et de Nuage Noir
Pomme de Pin : Hypnotique et viscéral, réfléchi et instinctif, cérébral et dansant, sur "Swim", Caribou mêle boucles électroniques et rythmiques tribales et en profite pour réconcilier la tête et les jambes. L’expression Intelligent Dance Music reprend des couleurs et en une tournée tellurique, toutes batteries dehors, Dan Snaith fait mentir tous les clichés sur les mathématiciens. A lire les critiques de Five Minutes et So Why One More Music Blog
C’est entendu : Débarrassé de son pseudo geek à souhait (Final Fantasy), Owen Pallett brandit l’étendard de son patronyme civil comme le symbole d’une ambition enfin assouvie. Auto-proclamé Seigneur Divin du Royaume de "Heartland", il décore cet univers d’arrangements subtilement magnifiques et réalise un chef d’oeuvre pop dont la "lecture" révèle une mise en abyme homo-érotico-créatrice digne de tous nos louanges. A lire les critiques de Feu à Volonté et de Ears Of Panda
Le Gueusif Online : Une torpille de soul-funk qui n’oublie pas d’être outracière, voire parfois un peu kitsch, mais qui détonne certainement dans le paysage musical monochrome de cette année 2010. Une voix, une présence et un talent à suivre, que ce soit en studio ou en live, où toute la classe de Janelle Monàe resplendit. A lire les critiques de With Music In My Minds et Music Lodge
Le Choix de Mlle Eddie : Ô Dan Auerbach que ta voix est belle ! "C’est pour mieux te régaler", pourrait-il me répondre. Le duo d’Akron s’autorise tout sur cet album : rock, blues, pop et même soul, avec une production qui n’a jamais été aussi bonne. Un poil trop lisse, diront certains, par rapport à ses prédécesseurs. C’est vrai, mais ce qu’ils perdent en abrasivité ils le gagnent en diversité. Et Auerbach n’a jamais aussi bien chanté. Ce Brothers, c’est la grande classe. A lire les critiques de La Quenelle Culturelle et du Gueusif Online
Hop : Beach House tutoie enfin les sommets avec ce troisième album. Plus faciles d’accès, plus immédiates que par le passé, les chansons de Beach House brillent ici par l’éclat des mélodies, par la beauté triste et bouleversante des arrangements assez somptueux que l’on trouve tout au long de ces dix hymnes à la mélancolie qui évoquent la froideur d’une piste de danse au petit matin. A lire les critiques de Between The Line Of Age et du Choix de Mlle Eddie
Good Karma : Obsédant : c’est le moins que l’on puisse dire de ce cinquième album de Kieran Hedben. Très loin de son groupe de post-rock Fridge, l’Anglais a choisi la musique électronique pour s’exprimer en solo. En résulte un disque inspiré par le jazz, la house et l’electronica. Il y livre des compositions aussi bien dansantes qu’introspectives, à l’inspiration et la production impeccables. Lumineux. A lire les critiques de Chroniques Automatiques et de I Left Without My Hat
Swans – My Father Will Guide Me Up A Rope To The Sky
Where Is My Song : A l’heure des come backs périmés et après 13 ans de silence, les Swans réactivés offrent un album magistral, oppressant, monolithique, volontiers misanthrope, beau comme un mensonge et sale comme la vérité. Une rigoureuse apocalypse. Bande son idéale pour la fin du monde civilisé, que l’on peut désormais attendre avec sérénité. A lire les critiques de Playlist Society et du Golb
Des Oreilles Dans Babylone : Sans aucun doute possible l’ovni musical de 2010, Sumach Ecks a surpris tout le monde. Débarqué de nulle part bien qu’actif depuis les années 90, il est sorti de son désert de Mojave parrainé par Warp pour nous livrer un disque intemporel et inclassable. Soul chamanique, hip hop dérangeant, rock bordélique, chaque plage de cet objet unique accouche d’un genre nouveau. Il y a tant d’inventivité et d’imagination dans cet album qu’il est impossible d’en faire le tour en moins de cent écoutes. Passer à côté serait une erreur monumentale. A lire les critiques de Chroniques Electroniques et de Les Insectes sont nos amis
En vacance de Nine Inch Nails depuis plusieurs mois, Trent Reznor continue toutefois de fourmiller de projet. Après le médiocre EP de How To Destroy Angels promis à sa femme, le voilà de retour en compagnie d’Atticus Ross pour signer la BO de The Social Network, qui raconte l’histoire de la création de Facebook.
The Social Network
Producteur de l’ombre de Nine Inch Nails et de bien d’autres projets (Bomb The Bass ou Jane’s Addiction), Atticus Ross ose cette fois-ci inscrire son nom en grand sur la pochette de cette bande originale. Il faut dire que l’ambiance particulièrement sombre et claustrophobe de l’ensemble rappelle Ghost I-IV sur lequel le duo avait intimement collaboré en 2008.
Le couple continue ici dans une veine purement instrumentale. Si l’esprit général reste éloigné de l’esthétique ambient et industrielle de Ghost I-IV, on sent tout de même les réminiscences de l’ADN du duo ressortir. Pas évident pour des artistes aussi entiers de se plier aux diktats de Hollywood, ils s’en sortent pourtant à merveille, créant au final un album absolument homogène.
David Fincher n’aura toutefois pas gardé l’ensemble de la grosse heure de musique du disque, casant également les chansons d’autres artistes dans son film, notamment dans quelques scènes de fête ou d’ambiance. Le réalisateur a bien compris qu’il était obligé de faire concorder un montage bien particulier, à la hauteur de la musique de Reznor et Ross. Plusieurs scènes marient ainsi parfaitement les deux univers. La course d’aviron sur une version survoltée du In The Hall of the Mountain King d’Edward Grieg, montée tel un clip, illustre parfaitement cette volonté.
Si l’homogénéité est l’un des maitres mots du disque, certains titres ressortent tout de même du lot. À côté de cette réinterprétation de la création d’Edward Grieg, In Motion fait le grand écart avec son beat dansant taillé pour les discothèques. Le duo s’amuse également à l’exercice chiptune sur Pieces Form the Whole, saupoudré de sons de Gameboy. On We March, avec son introduction de boite à rythmes et son riff de piano, rappelle les belles heures de The Fragile.
Après nous avoir vrillé l’esprit pendant une heure, on ressort pourtant de l’écoute de ce disque avec un sentiment d’apaisement. Comme si une bête nous avait traversé le cerveau pour le laisser finalement au repos.
En s’associant à son compatriote Daniel Lanois, Neil Young signe l’un des plus beaux albums de cette rentrée. Après plus de quarante ans de carrière.
Le Noise
Ça vous tombe dessus un jour où vous n’avez rien demandé. Pourquoi avoir posé sur votre platine le vinyle de Harvest acheté d’occasion quelques mois plus tôt ? Plusieurs années auparavant, vous vous souveniez avoir refusé d’écouter Neil Young. Non pas par manque de curiosité, mais plutôt par souci d’affirmation. Quand tout un lycée se dévoue au grunge alors que c’est la musique électronique qui éveille vos sens, voilà un bon moyen de se démarquer. Nous étions en juin, le temps était chaud et pluvieux, le soleil était en train de se coucher, masqué par les épais nuages. Les premières notes d’Out on the Weekend résonne et vous comprenez tout de suite que ce refus d’adolescent était l’une des pires erreurs musicales de votre vie.
Depuis ce jour, vous ne cessez de découvrir des albums incroyables de ce Canadien. Vous vous êtes mis en tête de consciencieusement écouter son oeuvre. Alors que vous en êtes à peine arrivé à 1975, vous êtes déjà abasourdi par la richesse de sa musique. De Everybody Knows This is Nowhere avec son groupe Crazy Horse au sublime On the Beach, vous êtes ébahi par cette sensibilité qui touche toujours juste, par ce talent de composition à fleur de peau. Alors qu’il vous reste encore trente-cinq ans de carrière de l’artiste à découvrir, le hasard du calendrier fait que le désormais indispensable Neil Young sort son nouvel album, Le Noise.
À cette nouvelle, c’est d’abord la peur qui vous assaillit. Est-il vraiment utile de se gâcher la découverte d’une carrière exceptionnelle en écoutant peut-être l’album de trop ? Vous hésitez longuement, puis vous apprenez que l’album est réalisé par Daniel Lanois, compatriote de choix du chanteur. Producteur émérite vu aux côtés de Bob Dylan, U2, Ron Sexsmith ou Nick Cave, l’homme a l’art de mettre en son les guitares comme personne. Neil Young ne s’y trompe pas, allant même jusqu’à déclarer que lors de l’enregistrement de Le Noise, sa guitare « sonnait comme Dieu ».
Vous vous rendez alors compte que ce sacré Neil n’a pas tort. Armé d’une simple guitare bourrée d’effets en tout genre, le bonhomme sait encore y faire tout seul derrière un micro. Il déroule pendant trente-huit minutes, huit titres d’une beauté insolente. Seulement huit titres oui, mais huit chansons qui vont à l’essentiel. La mise en son de Daniel Lanois, son travail sur les textures de guitare et sur la voix ajoute un supplément d’étrangeté, une ambiance en clair-obscur qui soutient l’inspiration encore intacte du compositeur. Une seule écoute du titre Love and War, sa voix de tête intacte sur Someone Gonna Rescue You ou le parfait jeu de guitare tout en retenue sur Peaceful Valley Boulevard suffisent à s’en convaincre. Et à se réjouir d’avoir encore trente-cinq ans de sa musique à découvrir.
Musicien rare parmi les rares, Marc Anthony Thompson sort d’un silence discographique long de cinq ans. Avec Swansongs il offre un album subtil, aérien et touchant. Tout comme sa prestation acoustique dans les studios attenants à son label français No Format.
Certains albums vous parlent comment vous parlerait un ami. On y retrouve une partie de soi, on échange, on est touché, mais on ne saurait dire pourquoi. Impossible d’y mettre des mots concrets, impossible de trouver une formulation adéquate pour faire comprendre ce que l’on ressent. Plus le temps avance, plus je rencontre le symptôme avec les disques que j’aime et qui me touchent au plus profond de mon âme. Comme si justement la musique s’adressait directement à cette dernière, sans avoir besoin d’un quelconque langage autre que le solfège pour se faire comprendre.
Swansongs est typiquement de ces disques là. Difficile de dire quoi que ce soit de cet album. Le style est passe-partout : ballades classieuses autant inspirées par la musique noire que blanche, autant par la soul que la pop. Quelques touches électroniques viennent ajouter un léger surplus de modernité pour que l’ensemble ne paraisse pas suranné. Puis un jour on se retrouve parmi une petite quinzaine de personnes, dans un studio aux rideaux tirés, un verre de vin à la main, assis dans un canapé confortable, à deux mètres de Marc Anthony Thompson accompagné du guitariste Seb Martel. Et l’on est subjugué.
Six chansons lui suffisent à nous émouvoir comme jamais. Ce n’est que du blues que chante finalement Thompson. Ses chansons transpirent la mélancolie, la tristesse même. Qui se souvient de la dernière où il a vu un chanteur essuyer ses larmes à la fin d’une chanson ? C’est pourtant à cela que l’on a assisté après avoir terminé un morceau déchirant dédié à sa mère. En trois mesures nous voilà happés dans son univers raffiné pour lequel Seb Martel cisèle quelques parties de guitare non moins exquises. On se rend compte que finalement, le disque Swansongs n’est qu’un début, une porte d’entrée dans l’univers émotionnel de Marc Anthony Thompson.
D’après Seb Martel, des concerts sont en préparation pour de possibles dates à la Boule Noire d’ici à la fin de l’année. Sortie de l’album le 18 octobre.
Et si on se cotisait pour les Chemical Brothers ? Depuis 2002 et Come with us (leur premier album qui faisait moins bien que les précédents), le duo britannique semble ne pas avoir acquis de nouvelles machines. En résulte toujours ce même son entre techno psychédélique et énergie rock. Avantage du procédé : on reconnait un album de Tom Rowlands et Ed Simon entre mille.
Cela ne loupe pas avec Further, premier album des Chemical Brothers depuis trois ans. En ouverture, Snow imprime son larsen et sa rythmique avec basse et vocaux répétitifs, mais c’est surtout Escape velocity, second titre épique de douze minutes qui utilise à outrance tous les codes chimiques de la fratrie. Des montées interminables, une boucle basique et une efficacité redoutable.
Car malgré cette utilisation encore et encore des mêmes sons, le résultat donne une immense envie de danser comme on en avait plus eu depuis It began in Afrika. Ce titre est loin d’être le seul à remplir ce contrat. Horse power se pose aussi comme une machine à dancefloor avec un hennissement de cheval comme principal gimmick. Entre ces titres, le duo insère quelques morceaux plus pop (K+D+B), downtempo (Another world) ou carrément psychédélique (Dissolve, une des meilleures productions du disque).
En seulement huit titres et 52 minutes (leur album le plus concis depuis Exit planet dust), les deux Mancuniens montrent qu’un recours aux featurings limité donne bien plus d’homogénéité à leurs albums. Surtout, les Chemical Brothers reviennent à la valeur principale de leur musique qui leur faisait défaut depuis des années : l’hédonisme.