La musique, c'est ce qu'il y a entre les notes.

Aux Frontières de Rebotini

Publié le 14 septembre 2012 | Ecrit par | Catégories : Concerts | Pas encore de commentaires »

Cheveux gominés, moustache imposante et… costume noir sobre. Hier soir au Centre Pompidou, Arnaud Rebotini avait troqué son look rockabilly pour une apparence de mafieu. Une manière inconsciente de montrer qu’il reste l’un des parrains de la scène électronique française.

Fidèle à ses habitudes, il était venu avec ses machines analogiques tout droit sorties d’un musée de la musique électronique. Korg, Roland, Sequential Circuits et Oberheim se disputaient ainsi ses faveurs. Pour cette création éphémère baptisée Frontières, le Nancéien s’était adjoint les talents de la vidéaste Zita Cochet et du savant musicien Christian Zanési. Placé au centre de la scène, Rebotini était entouré de ses deux acolytes, disposés sur chacun de ses côté. Durant un peu plus d’une heure, dont un rappel, ce sont cinq pièces musicales qui ont été déroulées.

Un corps électronique

Il n’était pas forcément évident pour Rebotini, enfant de la techno originelle faite de beats, de breaks et de nappes, de collaborer avec un spécialiste de l’électroacoustique du célèbre Groupe de Recherche Musicale de l’INA. Pourtant la complémentarité paraissait évidente. À la colonne vertébrale de ses machines analogiques, accompagnées par le rythme cardiaque de ses boîtes à rythme, s’ajoutait les touches de Zanési. Telle l’épiderme recouvrant cette structure squelettique, ses sons numériques tout droit issu du cerveau de son ordinateur, habillaient parfaitement l’ensemble.

Couche par couche, chacun des mouvements se construisait lentement. De l’extérieur (Zanési) vers l’intérieur (Rebotini) de ce corps électronique. Pour illustrer visuellement cette musique, Zita Cochet, connue pour ses oeuvres vidéos dédiées à Saycet, avait elle aussi choisi de procéder par couche. Ainsi, les immenses écrans recevant les projections étaient superposés les uns sur les autres, captant la lumière de son prédécesseur par effet de transparence. Des webcams placées autour des musiciens retranscrivaient de cette manière leurs actions sur leurs claviers ou console tactile.

Rares sont les créations électroniques transverses aussi réussies. Celle-ci, mise en place dans le cadre de la semaine culturelle de la Techno Parade était quasi parfaite. Elle ouvrait ainsi la saison des spectacles vivants du Centre Pompidou avec une élégance particulièrement prometteuse.


Lambchop ou la retenue

Publié le 10 avril 2012 | Ecrit par | Catégories : Concerts, Disques | Pas encore de commentaires »

La retenue : voilà ce qui caractérise le mieux la musique de Lambchop et de son principal animateur, Kurt Wagner. A lui seul le chanteur guitariste imprime cette marque de fabrique à chacun des disques du groupe. Un enthousiasme limité par une humilité qui fait partie de l’ADN de ce leader qui ne s’assume pas. Le menuisier a toujours gardé les pieds sur terre et cela se ressent à chacune des notes qu’il joue, à chacun des mots qu’il chante de sa voix grave et profonde.

Le groupe historiquement composé de musiciens amateurs comme lui, a pris l’habitude de jouer assis, position la plus confortable après une journée passée derrière ses machines à la menuiserie ou à la plonge d’un restaurant pour d’autres membres. Eternelle casquette vissée sur la tête, assis dans un coin de la scène, Wagner déroule ses chansons avec une sobriété que l’on pourrait rapprocher d’un certain minimalisme. Il laisse une place immense à ses talentueux musiciens qui s’expriment sans jamais imposer d’indigestes solos au public. Chez eux aussi la retenue est devenue une vertu cardinale. Proposer sans jamais s’imposer, faire en sorte que le public adhère de lui même et se laisse emporter par les notes.

Spécialiste du break silencieux

Ce minimalisme hypnotique, surtout palpable en concert où le groupe joue sans les cordes qui habillent élégamment ses enregistrements, va même jusqu’à rappeler l’une des caractéristiques principales de la techno. La répétition des beats et des boucles laisse place ici à celle des couplet et des refrains. Mais survient toujours à un moment un break, souvent tonitruant en techno, bien plus mesuré chez Lambchop, qui sort le spectateur de l’hypnotisme dans lequel il était tombé pour le faire revenir à la réalité.

Cette explosion musicale se caractérise le plus souvent par une montée en intensité (le groupe joue très doucement) d’un motif sonore ou d’une phrase sur laquelle Kurt Wagner va donner de la voix, presque crier et monter dans des fréquences aiguës empruntent de soul. Pas besoin d’en faire trop, la retenue naturelle du groupe permet qu’on interprète ce tout petit sursaut musical comme une explosion sonore.

Alors quand en toute fin de concert raisonnent les premières notes d’Up With People et son rythme enlevé, on a l’impression que le groupe passe à la vitesse supérieure. Et l’inimaginable se produit : Kurt Wagner lâche sa guitare, se lève de sa chaise et s’avance vers l’avant de la pourtant toute petite scène de la Maroquinerie. Face au public il se met à chanter de plus en plus fort, plié en deux, comme habité par ses paroles. N’importe quel chanteur de rock aurait dû slammer ou casser sa guitare pour arriver à un tel niveau d’intensité. Kurt Wagner préfère quant à lui user de sa qualité principale : la retenue.

L’artisan ou l’homme taiseux

Une telle retenue ne peut exister que grâce à une maitrise totale. « We were born, we were born to rule » s’exclame Kurt Wagner dans If Not I’ll Just Die sur le dernier album du groupe, Mr. M. Comme s’il ne voulait que personne d’autre que lui n’ait la main sur son groupe et sur sa manière de jouer sa musique. Jamais les chansons ne vont plus loin que ce qu’a décidé Wagner. Dans Gone Tomorrow, la montée en intensité du dernier tiers ne se conclut pas par une explosion, comme cela aurait été le cas pour beaucoup de groupe, mais par une conclusion basée sur un silence. Comme si le chanteur n’avait plus rien à dire ou n’osait plus rien dire.

Kurt Wagner serait-il alors un grand timide qui s’ignore ? Préfère-t-il parfois se taire plutôt que de parler pour ne rien dire ? « God made us rational », chante-t-il dans Mr. Met. Être rationnel plutôt que de montrer ses émotions, choisir la pudeur plutôt que d’étaler ses sentiments au premier venu. Un héritage de sa culture d’artisan ou l’esprit pratique supplante les sentiments. Un univers d’hommes taiseux qui n’ont pas le droit d’être faibles face à la difficulté de leurs tâches. C’est là que la timidité devient un atout : plus besoin de se forcer pour ne pas en dire trop. Ou quand la timidité mal placée est perçue comme de la retenue.


Les contradictions de Patti Smith (04.11.11 @ Saint-Eustache)

Publié le 5 novembre 2011 | Ecrit par | Catégories : Concerts | Pas encore de commentaires »

Il serait tellement facile de faire le parallèle entre la prestation de Patti Smith hier soir à l’église Saint-Eustache et un office funéraire. Il serait aussi facile de n’y avoir vu qu’une prière, même si le décorum y incitait fortement. A y regarder de plus près ce concert acoustique était finalement tout sauf une cérémonie : la scène placée au fond de l’église à l’opposé complet de l’autel aurait du nous mettre sur la voix tout de suite. Patti Smith se plaçait là dans une optique tout sauf religieuse.

Deux jours après la fête des morts, Patti Smith était pourtant là pour célébrer les siens : Robert Mapplethorpe et Frederick Dewey Smith. Le premier était son ami et amant lors des premières années new-yorkaises de la chanteuse. Le second a été son mari des années durant. Le quatre  novembre n’était donc pas choisi au hasard, date de la naissance de Mapplethorpe et de la mort de Smith. Une sorte de célébration de recueillement athée, sans jamais une référence direct à un dieu quelconque.

Patti Smith à Saint-Eustache

Il suffit de lire le touchant Just Kids pour savoir combien a compté le photographe Robert Mapplethorpe dans l’art de l’américaine. Ancien guitariste du MC5 de Détroit, Frederick Smith est quant à lui le père des deux enfant de Patti Smith, dont Jesse Paris qui l’accompagnait justement au piano sur la scène de Saint-Eustache en compagnie de l’incontournable Lenny Kaye à la guitare. Voilà pour le casting qui permet de comprendre combien ce concert était important pour la poétesse.

S’entourer de sa garde rapprochée et de sa famille voilà désormais l’une des choses les plus essentielles pour Patti Smith. Elle avait quitté sa famille du New Jersey pour aller vivre une aventure artistique à New York et y rencontrer toute la scène alternative gravitant autour du mythique Chelsea Hotel. Elle qui vécu juste avant son rêve de s’enfuir à Paris pour n’y vivre presque que d’art et d’eau fraiche, est désormais revenu dans un giron bien plus traditionnel que celui dans lequel elle se trouvait à cette époque de sa vie ; en marge de la société.

« L’idée que nous naissons dans un monde où tout a été organisé par ceux qui nous précédent m’a immédiatement paru oppressante », écrit-elle très justement dans Just Kids.

On sent pourtant que les valeurs que Patti Smith met maintenant en avant dans ses concerts sont universellement défendues depuis des lustres dans nos sociétés. Quoi de plus banal, mais toutefois noble, de nous inciter à célébrer et penser à nos morts. Etonnant également de voir comment la famille et encore plus la filiation semblent importantes pour elle. Il n’est jamais anodin de célébrer la mémoire d’amis, amants et mari avec la participation de sa fille ; qu’elle n’hésite pas à mettre régulièrement en avant.

Une situation paradoxale pour celle qui étaient considérée dans les années 1970 comme l’une des marraines du punk. Celle qui représentait justement tout, sauf le monde tel qu’on l’avait vécu jusqu’alors.


Frissons (Ricardo Villalobos @ Panorama Bar, Berlin, 02.09.11)

Publié le 17 octobre 2011 | Ecrit par | Catégories : Concerts, Fictions | 1 commentaire »

Minuit est passé. L’atmosphère est déjà fraiche et légèrement humide en ce début de mois de septembre. La file d’attente n’est pas longue, mais déjà assez fournie. Certains sont là depuis longtemps et impatients de rentrer. Depuis que j’y suis aussi, j’ai quelques frissons. Non pas à cause de la fraicheur ambiante, mais parce que je ne suis absolument pas certain d’entrer au Panorama Bar. Comme à chaque fois, rien n’est fait ; cette impression de venir ici pour la première fois. Cette impression de tout recommencer à chaque fois. Frustration. Excitation.

Les portes s’ouvrent enfin. Tout le monde se tourne vers elles et regarde en sortir les physios au physique toujours aussi peu avenant. On se tait, on observe. Le premier groupe entre, les cerbères doivent être de bonne humeur ce soir. Le second se fait dégager d’un simple signe de tête indiquant l’extérieur. Finalement aussi peu commodes qu’à leur habitude. Le cérémonial continue invariablement, sans que personne ne sache sur qui le couperet va tomber. Garçons, filles, homos, hétéros, extravagants, introvertis : aucune règle n’est établie pour pouvoir entrer à tous les coups.

Plus l’on s’approche des portes, plus la pression monte. Les sourires sur les lèvres s’effacent au fur et à mesure. Les muscles se tendent, les nerfs sont à vifs. Le soulagement ne viendra que d’un hochement de tête positif. Ne pas être accepté jettera l’opprobre sur soi. On quittera la scène la tête basse, honteux d’avoir été rejeté. D’autres font semblant de rien et partent l’air de rien, en rigolant et se moquant de ceux qui restent. Tout le monde les regarde avec peine, sachant très bien qu’au fond d’eux la honte du rejet les a déjà envahis. Ils devront allez clubber ailleurs, dans un lieu de second choix. La première classe n’est pas pour eux ce soir.

On arrive devant lui, l’impression d’être nu face à un jury, comme dans un mauvais rêve dont on ne s’éveillerait pas.

Il nous observe, tatouages et piercings tout en avant. On est tellement différent de lui ; habillé chez Gap comme 50 millions de personnes dans le monde. On n’est personne, un banal mannequin tiré d’un mauvais catalogue de vente par correspondance. Des comme nous, on en croise mille dans les rues de toutes les capitales occidentales. Rien ne nous différencie des autres, rien. 

On se sent petit, pas légitime d’être là. Pourquoi on mériterait d’entrer alors que d’autres sortent bien plus de l’ordinaire ? Ce manque de confiance en soi permanent qui m’assaille à chaque mouvement de ma vie est ce soir à son paroxysme. Aucune raison de faire une nouvelle fois partie de la fête. Cet endroit j’y suis déjà entrée plusieurs fois par miracle, mais aujourd’hui l’illusion ne tiendra pas. Son regard se pose sur moi de haut en bas. Aller-retour rapide, plusieurs fois, hésitation. Coup d’oeil à ses deux acolytes, sourires échangés, pas un mot de prononcé. Signe de tête vers l’intérieur du club, Ricardo Villalobos n’attendait que nous ; ce soir je me sens invincible, seulement ce soir.


Primal Scream et The Rapture ressuscitent la dance music

Publié le 10 septembre 2011 | Ecrit par | Catégories : Concerts | Pas encore de commentaires »

Cette semaine Paris accueillait consécutivement The Rapture et Primal Scream en concert. Les premiers avaient choisi La Maroquinerie pour fêter leur nouvel opus In The Grace Of Your Love le jour de sa sortie. Les seconds remplissaient le lendemain la Cigale dans le cadre d’une tournée destinée à honorer les vingt ans de leur emblématique album Screamadelica. Bien qu’ayant une génération d’écart et un ADN entièrement différent, les deux groupes se retrouvent tout de même sur un point : avoir su redonner à un moment donné au rock un souffle de dance music.

Ce terme que les rockeurs estiment souvent provocateur n’est toutefois pas à confondre avec l’euro dance qui avaient fait les beaux jours des productions italiennes et néerlandaises dans les années 90. Il englobe plutôt toutes les musiques dansantes, notamment celles électroniques qui dominent le style depuis plus de vingt ans. À leur époque respective, chacun des deux groupes a réussi à puiser dans d’autres genres pour insuffler au rock qui arrivait au bout d’un cycle un élan nouveau.

Avant 1991 et la sortie de Screamdelica, Primal Scream avait alors sorti deux albums (Sonic Flower Groove en 1987, un second sans titre en 1989) recommandables seulement aux fans hardcore du groupe tant ils ne proposent rien de tangible. Avec un look de corbeau sur la pochette du premier, de hippie sur celle du second, le combo se cherchait alors une personnalité. Celle-ci viendra grâce au Summer of Love britannique, l’arrivée massive de l’ecstasy dans les fêtes et surtout la rencontre d’un homme qui changera à jamais leur identité sonore : le producteur Andrew Weatherall. C’est lui qui façonnera le son de Screamadelica en lui apportant ces éléments extérieurs au rock : voix garage, lignes de basse dub et rythmiques house.

En 1999 le rock indé est à son paroxysme. De PJ Harvey aux Pixies en passant par The Smashing Pumpkins, la scène cartonne et tourne en boucle sur MTV, pas encore tout à fait éclipsée par le tsunami hip-hop/R’n’B qui ne lui laissera qu’une portion congrue dans les années suivantes. The Rapture qui sort son premier disque en 1999 (le huit titres Mirror) sent déjà qu’il doit aller voir ailleurs. Malgré une musique inspirée en partie par le post-punk new-yorkais et une voix à la Robert Smith, on sent déjà poindre chez le groupe des gimmicks funk et une envie d’aller voir la seule énergie rock. La chanson Olio en est le meilleur exemple. Présente sur Mirror, elle ouvrira également l’album Echoes de 2003 avec une production électronique entièrement différente. L’album contiendra également le titre House Of Jealous Lovers qui deviendra un hymne de la scène new-yorkaise d’alors.

Sur scène, ces différences se font bien sentir.

Primal Scream propose une prestation hédoniste, teintée de psychédélisme et d’un rock’n’roll que n’auraient pas renié les Rolling Stones à leurs débuts. L’électronique est loin d’être dominante dans leur son, venant simplement soutenir les autres musiciens. On est loin du son très électronique que le groupe offrait lors de la tournée de Xtrmntr en 2000. Bobbie Gillespie reste toujours aussi bon comme front man ; à presque 50 ans, il mène toujours aussi bien la barre. L’esthétique globale est ici influencée autant par le rock 70s que l’acid house.

Du côté des Rapture on préfère encore et toujours des sons nerveux et tranchant qui s’accordent tellement bien avec la voix acérée de Luke Jenner. Derrière ses claviers Gabriel Andruzzi distille des sonorités plus électroniques que Primal Scream et se permet même des titres sans chant où tous les membres du groupe sans exception passent derrière les machines (la seconde partie d’Olio). Mais les New-Yorkais assume aussi un héritage 80s toujours pas le biais de Gabriel Andruzzi qui se donnent au saxo tel un Epic Sax Guy.  Il vient ainsi apporter une légère touche kitsch à un ensemble désormais très léché, notamment par la production de Philippe Zdar (présent dans le public ce soir-là). How Deep Is Your Love? ne renie pas ces racines et se pose comme un vrai titre de club qu’un producteur de house garage n’aurait pas renié.

Il manquait tout de même à The Rapture cette semaine, cette petite touche de folie rock’n’roll abandonnée sur le dernier album. Primal Scream a réellement réussi à conserver ce fond d’improvisation et de larsen qui amène un on ne sait quoi d’inattendu. En témoigne la version de 20 minutes de Higher Than The Sun et ce final plus bruyant qu’un boeuf entre Sonic Youth et My Bloody Valentine.


Amon Tobin / Le Bataclan / 11.06.2011

Publié le 12 juin 2011 | Ecrit par | Catégories : Concerts | 1 commentaire »

Remettre le corps au centre de l’émotion. Voilà ni plus ni moins ce que proposait Amon Tobin lors de sa performance au Bataclan. Dans la lignée de son dernier album, le Brésilien voulait parler directement à nos sens, laissant nos émotions de côté.

Avec ISAM, Amon Tobin a marqué un tournant dans sa discographie. Absence de mélodie ou presque et rythmiques torturées : à l’écoute de ce disque on est d’abord déboussolé avant d’être complètement happé dans une ouate sonore qui ne parle finalement qu’à notre corps. La production des titres ultra léchée, les textures employées, les infrabasses omniprésentes qui résonnent comme des claques, tout y fait pour que la sensation prime sur l’émotion.

C’est le même postulat qu’a choisi Amon Tobin pour son live mis au point par V Squared Labs et Leviathan, deux studios à la pointe du design scénographique et visuel. Sur une structure cubiste et asymétrique conçue par Alex Lazarus, les projections parfaitement synchronisées avec la musique ont hypnotisé le spectateur de la première à la dernière note du concert. Perché dans un cube au milieu de cette structure, le metteur en son brésilien était dévoilé au public de temps à autre, comme pour prouver qu’il y avait bien quelqu’un aux manettes.

Blanche et immobile, cette structure prenait vie par le biais d’un impressionnant vidéoprojecteur. Collant parfaitement à la musique, les images piochaient dans l’imaginaire industriel ou (presses, engrenages, vaisseaux spatiaux), naturel (fumée, magma, constellations, papillons) ou tout simplement abstrait (formes, couleurs, géométrie). En résultait une formidable sensation d’illusion d’optique, comme si les artistes impliqués dans le projet voulaient se jouer de la perception du public.

Devant cette musique très froide, notamment à cause de la large place accordée aux titres d’ISAM, c’est donc la sensation qui dominait l’émotion.

Amon Tobin n’est pas un musicien démonstratif et enthousiaste. Difficile de danser sur sa musique ou d’être touché par une mélodie. Pourtant, être au centre de la fosse, entouré par cette matière sonore, les yeux aussi écarquillés qu’Alex DeLarge lors de sa rééducation dans Orange mécanique, restera une expérience en termes physiques.

Il faudra attendre un rappel pour enfin écouter des titres sur lesquels il est possible de remuer en rythme, comme le classique Four Ton Mantis. Des bras finissent par se lever, la foule par remuer, des cris d’enthousiasme par se faire entendre. La soirée se transforme enfin en un vrai concert, parfaitement combiné à cette première impression d’installation d’art contemporain. Puis le son cesse, le public reprend ses esprits, Amon Tobin descend de sa navette spatiale, vient saluer le public dans un noir presque total, empli d’une humilité à la hauteur de l’oeuvre extraordinaire qu’il vient de créer.

  • Amon Tobin — ISAM (disponible chez Ninja Tune/PIAS)
  • Exposition ISAM: Control over nature par Amon Tobin et Tessa Farmer, Espace Saint-Roch, Paris, du 13 au 23 juin 2011


Jeff Mills — Le Voyage fantastique / Cité de la musique / 10.05.2011

Publié le 10 mai 2011 | Ecrit par | Catégories : Concerts | 3 commentaires »

La Cité de la musique accueillait ce soir Jeff Mills pour y présenter sa nouvelle création ciné-mix. L’Américain s’attaquait cette fois-ci au Voyage fantastique de Richard Fleisher.

Sorti en 1966, ce film de science-fiction nous ramène directement à l’époque de la guerre froide. Alors que les États-Unis ont mis au point un procédé de miniaturisation, ses scientifiques butent sur un obstacle majeur : faire durer le procédé plus de soixante minutes. De retour de l’autre côté du rideau de fer, l’un d’entre eux se fait attaquer par les Russes alors qu’il vient de poser les pieds sur le sol américain. Pour résorber le caillot de sang dans son cerveau qui le maintient inconscient, un sous-marin et son équipage vont être rapetissés puis injectés dans le système veineux du patient. Commence alors une aventure extraordinaire émaillée de rebondissement au coeur même du corps humain.

Pas évident pour Jeff Mills de caler cette fois-ci sa bande-son sur un film parlant. Habitué lors de ces précédentes créations aux vieux longs métrages muets (Metropolis, les Trois Âges, Forfaiture et Octobre), le musicien devait ici laisser une place au dialogue. C’est ainsi que durant tout le début du film, il ne toucha pas à ses machines. L’introduction pourtant muette se suffisait à elle-même, véritable ballet d’avions sur le tarmac d’un aéroport, au son entêtant des réacteurs. Puis s’en suit l’installation de l’intrigue, exposant le préalable à l’aventure et expliquant son but. On réalise ici l’image formidable qu’avait alors la technologie dans les années soixante. Si les procédés techniques pouvaient alors sembler ridicule (on pense aux petits radars disposés autour du crâne du patient pour évaluer la position du sous-marin), on est surtout marqué par la confiance aveugle portée aux innovations et inventions toutes plus incroyables pour l’époque. Contrairement à aujourd’hui, la technologie n’était pas une menace, mais un progrès.

Puis l’aventure commence enfin. Le sous-marin est injecté dans le corps du scientifique malade. Un moment parfait pour que la scénographie de la Cité de la musique se modifie. S’accordant aux couleurs chatoyantes dans lesquelles navigue l’équipage, les côtés de l’écran dévoilent des toiles tendues où l’on projette les couleurs correspondantes. Entre elles sont disposés des ballons en mouvement symbolisant cellules et globules rouges croisés tout au long du voyage. Jeff Mills impose alors sa patte. Le musicien déroule dans un premier temps des motifs sonores répétitifs et introspectifs lors de la navigation de l’équipage, comme pour renvoyer à la réflexion intérieure que procurent les voyages. Lors des scènes d’action, Mills habille là le film de nappes aussi tendues que le suspens affiché à l’écran.

Le résultat est d’une réussite totale. L’Américain colle parfaitement au scénario et aux dialogues qui prêtent parfois à sourire. On adore ainsi les phrases philosophiques solennelles du professeur en charge d’opérer le malade (« Nous voilà au coeur de l’esprit humain » lorsque que vaisseau entre dans un cerveau représenté par des synapses électrifiées) ou des répliques dignes d’un bon Stalonne du général en charge de l’opération (« Ce n’est pas le moment de manquer de sucre », déclame-t-il alors qu’il en est à court dans son café). Puis le Voyage fantastique est surtout une ôde à la naïveté et à une époque où l’on pensait que le progrès permettrait de résoudre tous les problèmes du monde. Loin des tracas adultes, ce film est une véritable madeleine nous ramenant directement à notre enfance. En cela Jeff Mills a parfaitement réussi son coup.

 


Ben Harper / La Flèche d’Or / 09.05.2011

Publié le 10 mai 2011 | Ecrit par | Catégories : Concerts | 7 commentaires »

Ben Harper ou le bon élève qu’on adore détester. En concert hier dans une ultra bondée et surchauffée Flèche d’Or, le Californien a joué une heure trente à l’occasion d’un concert privé SFR.

Depuis toujours Ben Harper résonne en moi comme un excellent musicien qui manque de bonnes chansons. Alors qu’au lycée tout le monde écoutait en boucle ses trois premiers albums, je ne pouvais m’empêcher ce m’ennuyer mortellement dès que je les entendais. Ben Harper m’a toujours donné l’impression de manquer d’un je-ne-sais-quoi qui aurait pu lui donner une vraie identité. Mais coincé entre les figures tutélaires Bob Marley et Jimi Hendrix, difficile d’émerger.

Pourtant le chanteur a toujours eu bonne presse concernant ses concerts. L’occasion était ici trop belle pour ne pas le louper dans une salle à taille humaine telle que la Flèche d’Or. Passé l’impression de privilège d’y voir un artiste plutôt habitué aux Bercy et autre Zénith, on se concentre rapidement sur le public. Débordant de spectateurs de toute part, la Flèche d’Or était proche de l’implosion question température. Les fans s’étaient déplacés nombreux en partie invités ou gagnants de jeux-concours, en partie s’étant jeté sur les quelques places en vente. Un public acquis à sa cause et loin d’être blasé par cette prestation.

Ben Harper commence son concert seul en scène, assis, guitare sur ses genoux, fidèle à l’imaginaire qu’il transporte depuis toujours. Voilà toute la facette insupportable de Ben Harper : guitare acoustique, voix geignarde et mélodies monotones. Il fallait que son groupe arrive pour enfin donner du relief à l’ensemble. Accompagné d’excellents musiciens, le chanteur lâche alors son énergie qui ne demandait qu’à s’exprimer. C’est dans les moments instrumentaux les plus intenses qu’il révèle son talent de guitariste, soutenu par ce backing band qui s’entend comme larron en foire. Avec ce son de guitare slide si caractéristique, Ben Harper impose enfin sa réelle identité, celle d’un musicien humble et talentueux qui parait contraint à jouer les pop stars.

Photo par William Farkas (ADN Sound)


Stupeflip / Le Bataclan / 03.05.2011

Publié le 4 mai 2011 | Ecrit par | Catégories : Concerts | 31 commentaires »

Et si Stupeflip n’était en fait qu’une vaste arnaque ? C’est le sentiment qu’on avait hier sur la scène du Bataclan pour le premier concert parisien de l’année du mystérieux groupe.

Il serait de très mauvaise foi de dire que les disques de Stupeflip sont mauvais. Il est indéniable qu’en trois albums le groupe a réussi à créer un univers, des codes, un langage, une histoire, voire une légende. On adhère ou pas, mais le résultat est réussi, naviguant dans les eaux troubles où beaucoup se sont perdus, situées entre le rock et le hip-hop.

Le passage à la scène de cet univers sombre et malsain est quant à lui une autre histoire. On avait un sentiment bizarre hier en observant le public, mélange de vieux punks à chien et d’adolescents boutonneux venant vivre leur première expérience musicale rebelle. À l’arrivée du groupe, on pense tout de suite à une secte. Habillés comme des moines, les membres du groupe entrent en marchant au pas de la musique, usant de tous les codes religieux utilisés mille fois par d’autres groupes avant eux.

Les invités imaginaires membres du C.R.O.U. défilent ensuite sur scène : King Ju, Cadillac et MC Salo. Chacun joue son rôle en amenant avec lui son univers. L’un des plus représentatifs étant Pop Hip, chanteur pop que l’on adore détester, mais qui prouve plus sérieusement que le groupe possède la capacité à composer des tubes quand il le souhaite.

Ce qui était le plus décevant hier soir était finalement le portage sur scène de ces titres et de cet univers. Une impression que toutes les bonnes idées et blagues lancées à l’emporte-pièce pendant les interludes (trop longs) entre les chansons tombaient finalement à plat et cassaient le rythme du concert. La production des chansons était simplifiée et réduisait ainsi les subtilités de celle des albums. Même l’hymne Stupeflip paraissait bien fade et vidé de sa substantifique moelle.

Des happenings punks foutraques des tout premiers concerts de 2003 (on se souvient de l’intervention hallucinante de Kad venant chanter seule sur scène guitare en main au Cabaret Sauvage), il ne reste finalement plus grand-chose, si ce n’est le sentiment d’avoir perdu l’authenticité des débuts.


Arnaud Rebotini Release Party / Nouveau Casino / 09.04.2011

Publié le 10 avril 2011 | Ecrit par | Catégories : Concerts, Fictions | 2 commentaires »

Ce soir je n’ai pas bu. En fait si, je n’ai fait que ça de toute ma soirée, mais bizarrement je ne suis pas ivre. Difficile à comprendre, ça me ferait même un peu peur. Avec un peu de recul, ça ne m’étonne finalement pas. Vu ma consommation durant toute la semaine, je commence à être immunisé. Être totalement lucide en club à trois heures du matin, c’est aussi normal que d’aller travailler complètement saoul. Improbable, mais fascinant d’observer le comportement des gens qui m’entourent.

À quoi pense ce mec seul au bar, les yeux perdus dans le vague ? Devant lui, le contenu de son verre descend à vitesse grand V. Quand on croise son regard, on comprend que ce n’est certainement pas le premier. Chagrin d’amour ? Envie de se retrouver anonyme au milieu d’une foule surexcitée ? Folie passagère ? On ne le saura jamais, peut-être que lui non plus.

Elles sont toutes les deux assises sur le canapé dans un coin. Très mignonnes et très lookées, elles pourraient être bien plus aguicheuses que ça, mais elles choisissent de rester en retrait. Elles regardent pourtant tous les mecs qui passent sans jamais se décrocher un mot. Dans leurs têtes doivent s’inscrire les visages de tous ceux qui leur plaisent. Une fois au milieu de la piste, plus la peine de perdre leur temps à repérer les beaux gosses, elles les connaitront déjà tous.

Eux ne sont clairement pas là pour la musique. Sur scène, Rafale pourrait faire une reprise d’Annie Cordy plutôt que de jouer leur très dansant rock électronique, qu’ils sauteraient de la même manière dans tous les sens. Ces quatre-là sont le genre de gars qu’on ne peut supporter que quand on est soi-même ivre. Non seulement leurs paroles ne sont compréhensibles que sous l’emprise de l’alcool, mais leur capacité à faire la fête nous renvoie également à ma propre incapacité à me lâcher ce soir-là.

Cette petite brune a vraiment envie d’autre chose ce soir. Elle est venue avec son mec à qui elle roule des pelles comme jamais. Alors que leur couple est très plan-plan depuis quelques mois, il en est le premier surpris, mais cela n’est pas pour lui déplaire, bien au contraire. Un homme reste un homme. Là où il ne comprend plus rien, c’est quand il la voit s’approcher d’une de leurs amies, l’enlacer et finir par l’embrasser goulument sous ses yeux. Elle s’éloigne juste après dans la foule en ondulant sur la techno orgasmique d’Arnaud Rebotini, les trois regards se croisent. S’ils disent vrai, tout cela n’était pas prévu, ils en sont les premiers surpris. J’en connais un qui finira sa soirée très bien entouré.

Et puis moi, au milieu de tout ce beau monde. Certainement le plus décalé d’entre tous. Debout dans un coin, hochant la tête sur le beat. Blouson sur le dos, sans verre à la main, aussi à l’aise qu’un mec en short dans un camp de nudistes. C’en est trop, je file au bar.