D’habitude elle aimait ça. Depuis deux heures, elle marchait. Quand il faisait beau avec des chaussures confortables, elle trouvait ça agréable. C’est même l’une de choses qu’elle préférait faire, elle qui avait l’habitude de rester debout à piétiner une bonne partie de son temps. Mais là, il faisait nuit, froid, humide et elle portait des talons.
Cela faisait un mois ou deux déjà qu’elle se posait des questions, elle hésitait, elle tergiversait. Sa situation elle ne l’avait pas vraiment choisie, mais y avait pourtant foncé tête baissée. Dès son adolescence elle savait que ça tournerait mal. Mère dépressive et quittée par un père au mieux absent, au pire violent. Sans repère elle avait connu les garçons bien trop tôt. Tellement facile de les séduire quand on est aussi mignonne. Ce pouvoir, elle avait vite compris qu’il serait son principal atout. Elle en avait d’ailleurs bien besoin. Complètement désintéressée par les cours, elle n’avait même pas eu son bac.
De toute manière, que faire d’un bout de papier signifiant désormais qu’on avait seulement le droit d’entrer en fac pour se retrouver au chômage cinq ans plus tard ? Elle avait choisi une tout autre voie : celle de la décadence. De sa petite ville de province elle n’avait connue que sa boite de nuit pendant un an. Elle y allait presque tous les soirs, jusqu’à épuisement. L’avantage lorsque l’on est une fille comme elle, c’est que ce genre d’endroit ne coute rien. On sous-estime souvent l’atout économique d’être une fille. La boite était assurée de voir dix mecs payer une entrée rien que pour avoir ne serait-ce que l’espoir de lui adresser un mot. On lui payait des verres à gogo, elle était ivre facilement et finissait chez des garçons de la même manière.
Tellement facile dans le lot d’en trouver un qui en sorte un peu. Il n’avait rien d’exceptionnel, mais il était différent. Il habitait surtout Paris et n’était ici que de passage. En quelque sorte l’échappatoire rêvée. Après une brouille avec sa mère, elle pensait qu’elle ne lui adresserait plus jamais un mot. Loin de la seule famille qui lui restait, là voilà désormais dans la Ville Lumière. Où l’illusion que tout est possible est à sa portée. L’illusion seulement.
Ce qu’elle n’avait pas prévu c’est la manière dont ça se passerait avec son mec. Trop jeune, trop riche. Trop jeune pour être aussi riche.
Elle avait vite compris que tout ça était louche. Il disait qu’il était dans les affaires, essentiellement des bars, mais loin d’être tous très honnêtes. Elle avait aussi très vite compris que les filles qui y bossaient n’étaient pas vraiment des serveuses. Elle avait pourtant rapidement accepté d’y travailler aussi. Même si son mec était blindé, elle savait que ça ne durerait pas entre eux. L’argent facile a toujours du charme. Et puis cent euros pour sucer des queues, c’était finalement pas très éloigné de ce qu’elle avait fait dans la boite de son patelin.
Pendant quelques mois tout se passait bien. Les clients n’étaient finalement pas ces gros dégueulasses qu’elle avait imaginés au début. Son mec, ou plutôt son patron, l’avait placée dans un bar chic, un de ceux fréquentés par des hommes bien éduqués et propres sur eux. Jamais un mot plus haut que l’autre, ils semblaient nourris de bonnes manières. Ce n’était pas pour ça qu’ils n’étaient pas de sales pervers lubriques, mais ils le cachaient bien au premier abord.
Dans ce cocon sordide, elle se sentait finalement en sécurité et avait fini par baisser la garde. Ce taré elle ne l’avait pas vu venir. Un vrai porc qui voulait sans cesse aller plus loin. Trop loin. Il revenait souvent la voir, elle ne voulait plus le recevoir, mais lui ne voulait voir qu’elle. Elle n’avait plus vraiment choix. Honteuse de la situation, elle n’osait même pas demander leur avis aux autres filles. Elle était la favorite du patron, ça n’aidait pas à se faire accepter.
Puis un jour tout avait dérapé. Cette fois-ci elle n’avait pas voulu céder à son caprice de vieux vicieux. Il avait commencé à la gifler, comme son père le faisait si bien quand elle était gamine. Elle n’avait pas vraiment réfléchi en agrippant l’extincteur à côté duquel son client l’avait fait valdinguer, avec le recul elle considérerait ça comme un réflexe de survie. Comme pour venger la Marilou de Gainsbourg, elle lui défonça le crâne avec le lourd réservoir rouge. Il n’avait même pas crié, personne ne s’en était rendu compte, mais elle savait que dès qu’on s’en apercevrait, ça en serait fini pour elle.
Elle sortit discrètement de la pièce, la ferma à clé, emprunta la sortie de service. Elle se mit à fuir, se disant qu’elle ferait peut-être mieux de rentrer chez sa mère. Deux heures qu’elle marchait. D’habitude elle aimait ça.
15 en 2008, 37 en 2009, nous sommes cette année 60 blogueurs musiques francophones à vous présenter au travers d’un classement commun les 20 albums qui nous auront collectivement le plus marqué en 2010. En espérant en toute humilité vous permettre de redécouvrir certains disques ou mieux d’en découvrir de nouveaux…
The Radio Dept – Clinging To A Scheme
Branche Ton Sonotone : Les suédois de The Radio Dept. creusent le sillon d’une pop douce et fantomatique avec un acharnement de surdoués. Leur dernier opus a la couleur d’un coucher de soleil sur un lac scandinave : mélodies diaphanes, tourbillons distordus et rythmiques hypnotiques sont au rendez-vous d’un album qui a un goût d’insaisissable. Un charme nordique, à la fois enjoué et nostalgique, distant et incroyablement émouvant. A lire la critique du Golb et de Branche Ton Sonotone
La musique à Papa : Mon histoire avec Syd Matters ? Cela me rappelle ces filles que l’on rencontre comme ça au hasard d’une soirée et auxquelles on n’attache d’abord pas vraiment d’importance. Pas qu’elles soient moches, loin de là, mais on les trouve un peu …chiantes, manquant de fantaisie. Et puis, un jour, c’est la révélation. On ne comprend pas vraiment pourquoi : est-ce nous qui avons changé ou est-ce elles ? En tout cas, "Brotherocean" a résonné comme une évidence. Comme s’il n’y avait rien eu avant. Et tant pis, s’il n’y a rien après… "A moment in time ", comme disent les anglais. A lire la critique de Rigolotes chrOniques futiLes et insoLentes et de So Why One More Music Blog
Esprits Critiques : Réussir un mélange est une chose compliquée. Si vous mélangez des couleurs dans un verre, il y a des chances que vous obteniez un cocktail maronnasse peu appétissant. La musique de Deerhunter, ça pourrait être ça. En mêlant de la noirceur, du son brut, du kraut, des mélodies presque pop et un son aquatique, le risque de gloubiboulga est présent. Pourtant, la bande à Bradfortd Cox a (encore) livré une œuvre subtile et unique, et arrive (encore) à polir un genre qu’il faudrait créer pour eux. Ils savent en tout cas faire monter une ambiance en neige, profiter de ce son vaporeux pour que le brouillard précipite en averse et mener vers une fusion encore plus fluide entre l’écriture et le son. A lire les critiques de Tasca Potosina et de Ears Of Panda
Playlist Society : "Black Noise" est un lac perdu dans les montagnes : derrière son romantisme pictural et ses sonorités enivrantes et apaisantes se cachent les traits des tornades à venir et des rayons du soleil qui comme chez Turner caressent les tragédies. Les mélodies électroniques de Hendrik Weber nous guident alors dans la taïga, se dérobent et nous abandonnent face à l’aurore boréale. A lire la critique de Pop Revue Express et le live report de Rigolotes chrOniques futiLes et insoLentes
Joanna Newsom – Have One On Me
Brainfeeders & Mindfuckers : Joanna Newsom ne s’impose jamais nulle part. Elle se fraie un chemin délicatement, avec grâce, avec le temps de son côté. Elle effleure du son de sa harpe, comme une caresse derrière l’oreille, sa voix est devenue satin, mais au fond, rien n’a changé. Elle reste impossible à apprivoiser, toujours insaisissable. Elle s’échappe par tous les détours, dans cette forêt qu’elle dessine en trois disques et quelques chansons. Il suffit donc d’être patient, de la laisser s’approcher peu à peu, puis de se plonger entièrement dans la mystique lumineuse de "Have One On Me". Alors Joanna Newsom devient cette amie imaginaire qui ne peut sortir que d’un rêve. Mais tout est bien réel. A lire les critiques de Playlist Society et de Listen See Feel
Mount Kimbie – Crooks & Lovers
Chroniques Automatiques : "Crooks & Lovers", trop court, bancal mais pourtant tellement maitrisé, contient des morceaux frisant la perfection, qui dragueront tous les cœurs sensibles. Mélancolie electronica matinée de rythmes 2-step, Mount Kimbie, c’est surtout mini-jupes et
arcs-en-ciel, bitume et claquements de doigts. Bonheur. A lire les articles de Brainfeeders & Mindfuckers et de Musik Please
MGMT – Congratulations
Laisseriez-Vous Votre Fille Coucher avec un Rock-Addict ? : MGMT avait réussi à prouver sa capacité à coller quelques tubes imparables au milieu d’un album fadasse. Le "toujours difficile deuxième album" en est l’antithèse : pas de morceau direct (hormis l’imparable Brian Eno) mais un album fabuleux de complexité, de richesse, une pièce montée de folie(s) et de "plus" qui jamais ne touchent au "trop". Si c’est ça l’avenir du space-rock (ou du prog), on signe des deux mains, et on attend la synthèse en sifflotant "Flash Delirium". A lire les critiques de Des Oreilles dans Babylones et du Golb
Unsung : Pour la première fois, Zola Jesus s’est enregistrée en studio, entourée de musiciens professionnels. Cette production soignée met surtout en valeur sa voix profonde, ce timbre légèrement rauque à donner des frissons, renforcé par la réverbération, l’atmosphère angoissante entre rythmiques 80′s, piano entêtant, et des textes emprunts de doutes, d’espoirs fragiles, et de complaintes mélancoliques. Cet émouvant "Stridulum" révèle une jeune artiste talentueuse. A lire les articles de Little Reviews et Toujours Un Coup d’Avance !
Gil Scott Heron – I’m New Here
Arbobo : Une histoire d’ange déchu, une histoire vraie. Une histoire de phoenix, de père putatif du rap extrait de tôle par un producteur aux doigts d’or. Il a serré la main du diable, le bougre. Gil Scott-Heron vient peut-être de publier son plus bel album, le plus noir, creusé à mains nues dans le bitume crasseux de New York. Ca saigne, ça saigne mais c’est vivant. C’est palpitant. A lire les critiques de My(Good)Zik et du Choix de Mlle Eddie
I Left Without My Hat : James Murphy a beau s’en amuser et assurer le contraire ("You wanted a hit, but that’s not what we do"), ses Lcd Soundsystem, tout en popisant leur propos, n’auront pas franchement changé leur fusil d’épaules avec "This is Happening", troisième et ultime album du groupe. Continuant de rendre hommage à la musique contemporaine par divers emprunts voulus ou fortuits (du Velvet Underground par ci, du Bowie par là), "This is Happening" est un disque aux contours rock, aux beats toujours synthétiques, mais à la vision globale très pop. Surtout, il n’est rien de moins qu’une belle épitaphe pour une des aventures discographiques les plus passionnantes et emballantes de ces dix dernières années, au fronton de laquelle le mot plaisir semble avoir été gravé en lettres d’or. A lire les critiques de Chroniques Automatiques et La Musique à Papa
Ears of Panda : 5 ans après Illinois, Sufjan Stevens nous revient, non sans quelques doutes, avec son projet le plus personnel et sûrement le plus risqué. Retrouvant ses premières amours pour la musique électronique sans abandonner pour autant son goût pour la pop baroque, le compositeur de 35 ans accouche d’un disque pour le moins étonnant. Le génie détruit pour mieux reconstruire et nous offre cet album d’un genre nouveau; à l’ambition démesurée, aux sons hachés, rugueux, épileptiques même, sans perdre jamais de sa superbe. On retrouve alors, dans l’essence même de ce disque, ce doux rêveur toujours en perpétuel mouvement, qui nous avait laissés sans nouvelles depuis bien trop longtemps. A lire les critiques de Esprits Critiques et Brainfeeders & Mindfuckers
Flying Lotus – Cosmogramma
So Why One More Music Blog : Le prodige originaire de la Cité des Anges s’affranchit sur ce troisième album des formats classiques en terme de durée et des carcans trop étroits d’un genre que l’on définissait comme l’abstract hip-hop. Entouré de musiciens talentueux et confirmés, élégant dans son costume de chef d’orchestre qui lui sied à merveille, il dirige des micro-symphonies aussi organiques qu’électroniques, laissant parler son héritage et s’exprimer sa fibre jazz. A lire les critiques de De La Lune On Entend Tout et de Nuage Noir
Pomme de Pin : Hypnotique et viscéral, réfléchi et instinctif, cérébral et dansant, sur "Swim", Caribou mêle boucles électroniques et rythmiques tribales et en profite pour réconcilier la tête et les jambes. L’expression Intelligent Dance Music reprend des couleurs et en une tournée tellurique, toutes batteries dehors, Dan Snaith fait mentir tous les clichés sur les mathématiciens. A lire les critiques de Five Minutes et So Why One More Music Blog
C’est entendu : Débarrassé de son pseudo geek à souhait (Final Fantasy), Owen Pallett brandit l’étendard de son patronyme civil comme le symbole d’une ambition enfin assouvie. Auto-proclamé Seigneur Divin du Royaume de "Heartland", il décore cet univers d’arrangements subtilement magnifiques et réalise un chef d’oeuvre pop dont la "lecture" révèle une mise en abyme homo-érotico-créatrice digne de tous nos louanges. A lire les critiques de Feu à Volonté et de Ears Of Panda
Le Gueusif Online : Une torpille de soul-funk qui n’oublie pas d’être outracière, voire parfois un peu kitsch, mais qui détonne certainement dans le paysage musical monochrome de cette année 2010. Une voix, une présence et un talent à suivre, que ce soit en studio ou en live, où toute la classe de Janelle Monàe resplendit. A lire les critiques de With Music In My Minds et Music Lodge
Le Choix de Mlle Eddie : Ô Dan Auerbach que ta voix est belle ! "C’est pour mieux te régaler", pourrait-il me répondre. Le duo d’Akron s’autorise tout sur cet album : rock, blues, pop et même soul, avec une production qui n’a jamais été aussi bonne. Un poil trop lisse, diront certains, par rapport à ses prédécesseurs. C’est vrai, mais ce qu’ils perdent en abrasivité ils le gagnent en diversité. Et Auerbach n’a jamais aussi bien chanté. Ce Brothers, c’est la grande classe. A lire les critiques de La Quenelle Culturelle et du Gueusif Online
Hop : Beach House tutoie enfin les sommets avec ce troisième album. Plus faciles d’accès, plus immédiates que par le passé, les chansons de Beach House brillent ici par l’éclat des mélodies, par la beauté triste et bouleversante des arrangements assez somptueux que l’on trouve tout au long de ces dix hymnes à la mélancolie qui évoquent la froideur d’une piste de danse au petit matin. A lire les critiques de Between The Line Of Age et du Choix de Mlle Eddie
Good Karma : Obsédant : c’est le moins que l’on puisse dire de ce cinquième album de Kieran Hedben. Très loin de son groupe de post-rock Fridge, l’Anglais a choisi la musique électronique pour s’exprimer en solo. En résulte un disque inspiré par le jazz, la house et l’electronica. Il y livre des compositions aussi bien dansantes qu’introspectives, à l’inspiration et la production impeccables. Lumineux. A lire les critiques de Chroniques Automatiques et de I Left Without My Hat
Swans – My Father Will Guide Me Up A Rope To The Sky
Where Is My Song : A l’heure des come backs périmés et après 13 ans de silence, les Swans réactivés offrent un album magistral, oppressant, monolithique, volontiers misanthrope, beau comme un mensonge et sale comme la vérité. Une rigoureuse apocalypse. Bande son idéale pour la fin du monde civilisé, que l’on peut désormais attendre avec sérénité. A lire les critiques de Playlist Society et du Golb
Des Oreilles Dans Babylone : Sans aucun doute possible l’ovni musical de 2010, Sumach Ecks a surpris tout le monde. Débarqué de nulle part bien qu’actif depuis les années 90, il est sorti de son désert de Mojave parrainé par Warp pour nous livrer un disque intemporel et inclassable. Soul chamanique, hip hop dérangeant, rock bordélique, chaque plage de cet objet unique accouche d’un genre nouveau. Il y a tant d’inventivité et d’imagination dans cet album qu’il est impossible d’en faire le tour en moins de cent écoutes. Passer à côté serait une erreur monumentale. A lire les critiques de Chroniques Electroniques et de Les Insectes sont nos amis
N’ayez pas peur de ce titre, il ne sera ici pas question du dernier mashup en date de DJ Zebra. Il résume tout simplement une semaine de concert riche en voyages, de Badgad à Stockholm en passant par Lille et les USA.
Roken Is Dodelijk
C’est Roken Is Dodelijk qui ouvrait le bal mardi soir au Nouveau Casino. Ce groupe de Lillois est avant tout une rencontre, celle avec leur chanteur Jérôme en plein concert d’Arcade Fire lors de la dernière édition de Rock en Seine. Lui aussi avait choisi de le regarder depuis les téléviseurs placés dans l’espace VIP. Un humour pince-sans-rire autour d’un verre m’avait mis la puce à l’oreille sur ce nom imprononçable. Depuis, leur deuxième EP, The Terrible Things, a séduit un public averti.
Sur la scène du Nouveau Casino, le groupe a parfois donné l’impression de ramer un peu face à un public pas très réceptif. On pouvait pourtant comprendre que leur talent de composition est bien réel, tout comme les arrangements vocaux en live. On restera marqué par ceux absolument superbes du dernier titre joué ce soir-là, Stereo Skin.
Jay-Jay Johanson
Le lendemain, c’est la Suède qui prend le relais pour la première soirée du festival ÅÄÖ dédié à ses musiques actuelles. Archi complète, cette soirée recevait Prince Of Assyria de son vrai nom Ninos Dankha. Né à Bagdad avant d’être élevé en Suède, suite à la fuite de ses parents d’Irak, le chanteur a récemment marqué les esprits de son bel album Missing Note. Sur scène on retrouve toute la fragilité de son interprétation, même si on éprouve parfois un tout petit peu de lassitude face à ses compositions folk-pop.
La bonne surprise viendra de Jay-Jay Johanson. Sa voix reconnaissable entre mille était ce soir là accompagnée d’un simple piano et de quelques boucles issues de son laptop. L’accueil est ultra chaleureux et Jay-Jay visiblement très heureux d’être de retour à Paris. 12 ans depuis la Route du Rock 1998, dernier endroit où j’avais finalement eu des nouvelles de lui. Les retrouvailles furent très belles et émaillées de quelques chansons de son album de l’époque Whiskey. Et l’on se rend compte que ses compositions depuis tiennent aussi bien la route et qu’on n’aurait peut-être pas dû le lâcher en cours de route.
Moriarty
Enfin, hier soir, à l’issue de la conférence de presse du TGV GéNéRiQ, c’est Moriarty qui nous faisait l’honneur d’un showcase d’une petite demi-heure. Rassemblés comme ils savent si bien le faire autour d’un unique micro, les membres du groupe jouent le jeu à fond. On aura même droit à une composition commune avec feu Jack The Ripper. Puis on échangera avec le bassiste à la fin du concert, nous racontant la série de concerts à venir en février durant toute une semaine au Trianon.
Le festival ÅÄÖ continue :
Yaya Herman Dune + Nina Kinert + Bye Bye Bicycle / 3 décembre / Point Éphémère
Nicolaï Dunger + Frida Hyvönen + Anna von Hauswolff / 4 décembre / La Flèche d Or
The Concretes + Pacific ! feat. Sarah Assbring (El Perro del Mar) / 6 décembre / Point Éphémère
Il avait froid. Il avait passé la nuit dans ce foyer de travailleurs où le chauffage était en panne depuis une semaine. Malgré l’épaisse couverture qu’il avait réussi à se procurer auprès d’une association, il dormait tout habillé pour ne pas perdre une seule calorie de la chaleur de son corps. Il craignait aussi de se faire piquer ses rares affaires, l’ambiance n’était pas vraiment à la franche camaraderie dans sa chambrée. Chacun pour sa gueule, Dieu pour personne.
Là, il se trouvait dans le métro, ligne 3. Matin, 8 h 30, heure de pointe. Il avait réussi à trouver une place assise. Ce n’était pas du luxe, car ses jambes lui faisaient mal. Pas facile lorsque l’on doit aller bosser sur un chantier toute une journée dans le froid. Il avait enfin trouvé du boulot après dix jours de galère depuis qu’il était arrivé à Paris. À chaque station, il essayait d’en déchiffrer le nom inscrit sur les plaques situées sur le quai. Même si une voix les prononçait dans sa rame, il n’arrivait pas vraiment à les comprendre.
Il était stressé. Ses mains de travailleur tremblaient, aussi bien à cause du froid accumulé pendant la nuit que de la tension qui ne demandait qu’à s’exprimer. Il ne fallait pas qu’il se loupe. Une erreur lors de cette journée et il dégagerait comme cela lui était déjà arrivé l’avant-veille. Il avait faim. La soupe d’hier soir ne lui avait pas vraiment suffi, mais quand c’est gratuit, on ne peut vraiment pas faire le difficile.
Il fallait vraiment qu’il mange. Tout en continuant de guetter les noms des stations défiler sous ses yeux, il ouvrit sa vieille sacoche en cuir.
Elle contenait autant de poches que de saloperies qui avaient pu lui arriver dans la vie. De l’une d’entre elles, il sortit une pochette en plastique tellement usée qu’elle n’était plus transparente que dans un lointain souvenir. Elle était entourée d’un élastique bien serré, mais surtout étanche.
Il en extirpa ce qui était désormais la prunelle de ses yeux. Son passeport était tout ce qui lui restait d’officiel. Un livret en impeccable état sur lequel était inscrit le nom d’un pays indéchiffrable. À la fois, le témoin de tout ce qu’il avait fui, mais aussi le billet retour vers un endroit où y était resté toute sa famille. À l’intérieur il y trouva les quatre billets de dix euros méticuleusement pliés. C’était tout ce qu’il lui restait. Il en prit un, remis son passeport dans la pochette puis sa sacoche. Il espérait pouvoir s’acheter quelque chose à manger pour ne pas avoir à travailler toute la journée le ventre vide.
Soudain il comprit que cette station était la bonne. Le mot affiché sur le quai ressemblait à celui qu’on lui avait inscrit la veille sur un bout de papier. Pas évident de le reconnaitre à cette distance et sans les lunettes dont il avait tant besoin. Il se leva d’un bond, sortit sans bousculer personne. J’étais debout juste devant sa place désormais libre. Emu par cet homme je ne pensais même pas à m’asseoir, tout en le regardant partir au loin sur le quai. Puis un voyageur, baladeur à la main et casque sur les oreilles, bondit dessus comme s’il avait trouvé l’eldorado. Les portes se fermèrent, le métro repartit.
En septembre dernier, Mark Anthony Thompson avait bluffé quelques privilégiés lors d’une courte session acoustique organisée à l’occasion de la sortie en France chez No Format de son album Swansongs. On l’attendait sur scène de pied ferme. Hier soir à la Boule Noire il fut (presque) parfait.
Habité par sa musique
Nul ne l’étant vraiment (parfait), on ne pouvait espérer mieux que la prestation qu’a livrée hier Chocolate Genius Inc. Le chanteur new-yorkais, pieds nus, casquette de gavroche et ongles de la main gauche vernis de noir prouve non seulement qu’il possède un vrai talent d’interprétation, mais aussi qu’il sait s’entourer. Difficile en effet de faire mieux que le groupe qui l’accompagnait hier.
Le clavier originaire de Harlem, son «vieil ami» pourtant bien jeune, sait aussi bien faire groover sont piano électrique que le coupler avec une multitude de pédales pour en tirer des sons improbables lors de ses solos. Le batteur de la Nouvelle-Orléans, aussi dépressif que Droopy, semblait décuver derrière ses futs, mais suivait à la lettre avec un feeling indiscutable les indications de Marc Athony, largement improvisées.
Au fond, la contrebassiste (alors que l’on pressentait un temps que Vincent Ségal devait l’accompagner) tient largement son rang. Enfin, l’incroyable Seb Martel à la guitare (« my brother ») déroule son jeu tout en subtilité, entre touché de corde jazz, rock, folk et blues. Tout fonctionne parfaitement entre les musiciens sur lesquels le chanteur peut poser son chant en toute confiance.
My Mom, toujours aussi émouvante
Car il faut bien ça à Mark Anthony Thompson, un écrin pour sa voix de velours. Un canevas sur lequel il peut aussi bien rigoler de ses vannes incessantes que pleurer des émotions qu’il sait encore mieux exprimer. Car passer du rire aux larmes est certainement ce qu’il préfère. Un instant il déconne en lançant sa serviette à la gueule du premier spectateur dans le public, celui d’après il se lance dans un chanson triste comme jamais.
« Une chanson sur le fait d’aimer la bonne personne au mauvais moment » : en une phrase, voilà le genre de thème définitif que Chocolate Genius peut balancer à son public. De quoi faire raisonner en soit un vécu universel et bien présent. Avant de nous achever seul au piano avec cette hallucinante chanson adressée à sa mère My Mom : « But this house smells just the same, but my mom can’t remember my name ». Introspection. Réflexion. Frissons.
Le risque était limité, mais à la hauteur du challenge : enfin découvrir l’oeuvre d’Einstürzende Neubauten sur scène. La Cité de la Musique nous le permettait hier soir en programmant le groupe à l’occasion de leurs trente ans de carrière.
Un jeu de lumière absent
Einstürzende Neubauten fait partie de ces groupes dont on s’approche avec crainte. Avec une telle réputation le précédent et une carrière aussi riche, il est presque impossible de s’attaquer à son ascension tout seul, sous peine de se faire emporter par une avalanche. Ces immeubles en train de s’effondrer portent la musique industrielle en eux, exigeante, difficile, imprévisible. Ce concert intitulé 3 Decades of Einstürzende Neubauten semblait l’occasion idéale pour comprendre leur oeuvre.
Bien entendu, les fans de la première heure trouvent que Blixa Bargeld et N. U. Unruh tirent un peu trop sur la corde et auraient dû mettre un terme à leur formation il y a fort longtemps. Si leurs disques sont désormais moins pertinents qu’à leurs débuts (où tout restait à créer dans le style), difficile de faire la fine bouche en les voyant sur scène.
Digne d’un rayon de Monsieur Bricolage, leur instrumentarium à de quoi impressionner : bidons en plastique, ressorts, plaques de métal, tuyaux en tout genre. Un risque nous traverse alors l’esprit : que le concert se transforme finalement en performance d’art contemporain. Il n’en sera rien.
L’émotion métallique
Bâties sur un minimalisme presque récurrent, les chansons se construisent alors en couches superposées de sons. Ces derniers, tels les muscles, la graisse et la peau, viennent habiller un squelette mélodique ou textuel scandé par Blixa Bargeld. Tout de noir vêtu, bouffi et mèches lui entourant le visage, le chanteur joue parfois son texte tel un acteur, récite ou cri de manière suraiguë. Le public est subjugué et happé comme devant une messe noire.
Hypnotisé par l'émotion froide
Dans l’univers apocalyptique d’Einstürzende Neubauten, tout est percussion. En plus de l’établi de N. U. Unruh d’où il fait tomber aussi bien des pièces de métal de deux mètres de haut que de jouer de la perceuse sur une grille ; batteur, clavier, guitariste et bassiste sont tout aussi percussifs. Ces rythmiques sont souvent martiales, mais on se surprend finalement à être pris par un groove industriel faisant hocher nos têtes.
Les émotions s’invitent ensuite face à l’interprétation magistrale des morceaux. On peine à croire que le groupe soit aussi carré dans un tel déluge sonore. Pourtant, chaque outil utilisé ici a une utilité, personne n’est jamais dans la démonstration, tout est joué pour souligner l’une des philosophies du groupe héritées du manifeste de l’Art des bruits de Luigi Russolo.
Vinyle tournant au bout d’une perceuse et amplifié devant son micro par un gobelet en plastique, Blixa ira même jusqu’à interpeler le musicien italien : « Russolo, est-ce que l’on joue assez fort ? » « Oui » avait-on envie de lui répondre, « assez fort, mais aussi tellement bien. »
Avoir avoir tourné tout l’été en festival avec une formation live enfin aboutie. Laurent Garnier étrennait hier au Social Club sa nouvelle formule live & mix, accompagné du fidèle Scan X aux machines et de Benjamin Rippert aux claviers.
La formation live complète
On l’avait quitté au Paléo, sur scène avec Scan X, deux cuivres, un clavier et un guitariste. On appréciait alors cette formation qui faisait une grande place à l’improvisation et à la communication entre ses membres. Si la réussite était au rendez-vous, il était difficile pour ce groupe de venir taquiner les clubbers, public de choix de Garnier. C’est donc en version resserrée que le DJ a décidé de s’attaquer à une tournée des clubs qui passera en décembre aussi bien par le Panorama Bar à Berlin que le Fuse de Bruxelles.
Ici, pas question de n’écouter que les productions du Français. On touche aussi bien au live qu’au mix. Garnier alterne son activité entre son PC et ses platines. Pendant ce temps, Scan X et Benjamin Rippert brodent sur ces boucles. Quand les trois jouent ensemble, la couleur est très minimale et répétitive. L’intensité monte au fur et à mesure sur des thèmes qui dépassent parfois la dizaine de minutes. Garnier joue au vrai chef d’orchestre. D’un regard il commande à ses acolytes quoi faire, ils s’exécutent dans l’instant, déclenchant le plus souvent un break tonitruant.
Garnier tout seul on da mix
Puis ses compagnons le quittent pour le laisser s’exprimer seul cette fois-ci lors d’un passage de mix pur et dur. Les ordis restent muets, seules les platines s’expriment. Là, c’est la dynamique qui prévaut. Garnier reste l’un des maitres incontestés du genre amenant les disques les uns après les autres dans une logique telle que l’on ne se rend même plus compte de leur enchainement. Puis Scan X et Benjamin Rippert reviennent s’insérer dans cette musique, puis repartent, puis reviennent…
Si le concept live & mix n’a rien de nouveau, Richie Hawtin en est l’un des maitres, il est ici parfaitement exécuté et donne plaisir à voir tant les musiciens s’amusent. Étonnant aussi de voir Garnier présenter cette nouvelle formation au Social Club, lui qui reste un enfant du Rex Club. Pas idiot, si on y réfléchit bien. Il touche ici un public différent, plus jeune et et plus hype, que celui du club historique de la capitale. Dommage que le sound system n’y soit pas aussi bon.
Big up à Fuck That World pour nous avoir permis d’assister à la soirée !
Il y a des années comme ça où l’on se dit que la programmation des Inrocks ne nous tente pas vraiment. Qu’encore plus qu’à l’habitude le festival cède à la tentation de la hype. Et puis finalement on y va. Et puis on prend des claques.
Carl Barat
Il faudra quand même être patient pour se les prendre. Ce n’est ni Carl Barat et ses reprises de Libertines ou Anoraak qui devaient avoir un peu chaud dans la Boule Noire qui nous les donnent. La première vient d’un petit gars irlandais, menton en avant et coupe au bol. Sous son pseudo de Villagers il livre à la Cigale des versions musclées de ses chansons finissant souvent dans de grosses montées de guitares. Il se rattrapera juste après la fin de la soirée au nouveau Café Cigale attenant à la salle où il se prêtera au jeu de la session acoustique solo. Un petit moment de grâce notamment lorsqu’il interprétera le très beau Cecilia & Her Selfhood.
Ce même dimanche soir lui succédait Kele Okereke, chanteur emblématique des bons, mais souvent surestimés Bloc Party. Alors qu’il signe certainement l’un des meilleurs singles de l’année avec Tenderoni, Kele ne suit pas la tendance sur son très faible album The Boxer. C’était sans compter ce qu’il en ferait sur scène, sublimant des chansons plus que moyennes par de l’énergie à revendre. Il ira même jusqu’à transformer un public distant en dancefloor.
Villagers en acoustique au Café Cigale
De quoi pleurer lorsque l’on entend ensuite Katerine, invité spécial de la soirée selon le billet. Au moins, les Inrocks ne nous auront pas menti, le voir sur scène est spécial : aucune chanson ne tient la route, son second degré poussé à l’extrême cache désormais certainement un manque d’inspiration flagrant. On est loin, très loin, de ses premiers disques aux compositions brillantes, lorsqu’il assumait son talent alors bien réel. Finalement, c’est nous qui lui mettrions bien des claques.
Heureusement que la soirée du lendemain au Zénith nous consolera. Passés Is Tropical et Jamaica, à la musique pas du tout en rapport avec les Caraïbes, on sera sous le charme de The Bewitched Hands (vous pouvez arrêter de dire On the Top of Our Heads, ils se sont rendu compte que c’était trop long), des Rémois bien plus californiens que Schwarzenegger. Pop gracieuse et solaire dans ce Zénith glacial, car bien vide en ce lundi soir. Le son n’est pas parfait, mais les refrains emplis de choeurs nous comblent.
LCD Soundsystem et sa boule à facette
Puis LCD Soundsystem met tout le monde d’accord. Introduit par le vieillot I’m not il love de 10 CC, le concert enfonce directement la porte d’entrée de notre cerveau avec Dance Yrself Cleaner. Oui les enceintes crépitent, oui on note quelques problèmes techniques, mais bordel qu’est ce que c’est bon. C’est très fort, mais on peut qu’écouter LCD Soundsystem comme ça. Drunk Girls, Daft Punk is Playing at My House, Tribulations ou I Can Change s’enchainent avec délectation. Impossible de passer à côté de l’immense Yeah qui prend tout son sens sur scène ou du superbement émouvant All My Friends qui fait partie des chansons dance capables d’arracher une larme. Du Bataclan à Rock en Seine en passant par les Eurockéennes, le groupe new-yorkais de James Murphy n’aura livré que des prestations incroyables. Et autant de claques.
Le temps est pluvieux à Londres ce jour-là. La soirée célébrant les dix ans du label Playaz est complète depuis plusieurs jours. Impossible d’avoir une place sans faire une queue interminable qui s’étire de l’entrée de la Fabric jusqu’au trottoir de la rue adjacente.
Playaz
À l’entrée de chaque bar et immeuble, les vigiles canalisent le public derrière des barrières pour ne gêner personne. On se sent parqué telles des bêtes derrière ces barreaux de métal gris et froid. L’ambiance reste bon enfant, mais flirte aussi avec les travers anglais inhérents à la boisson à outrance : quelques mètres devant nous, un gars vomit ses litres de bière absorbés bien trop vite. On pensait attendre des heures, nous voilà à l’intérieur en moins de quarante minutes.
Trois caisses où l’on ne peut payer qu’en cash. L’équivalent d’une équipe de foot aux vestiaires. On comprend mieux pourquoi l’attente est limitée malgré le monde présent ce soir. On ressent la désagréable sensation de se trouver au coeur d’un Disneyland du clubbing. Tout est optimisé et réglé comme du papier à musique. Sous l’aspect très cool du personnel, rien n’est laissé au hasard. Aucun doute, le business est loin d’être une préoccupation secondaire pour la Fabric.
Le line-up
Rapidement nous descendons les escaliers en ayant l’impression de pénétrer les entrailles de la Terre. Nous nous regardons tous constamment de peur de nous perdre dans ce dédale de couloirs. Il est à peine 22 h 30 et la piste de la grande salle est déjà pleine, assaillie des coups de boutoir assénés par Potential Badboy. Le son est loin d’être poussé à pleine puissance, mais on ressent déjà les basses prendre possession de notre corps. L’exploration du reste du club continue. Tout en briques rouges et en métal, la décoration veut imprimer son caractère industriel. Un peu trop propre sur lui pour que l’on y croie réellement. On apprend que la vidéosurveillance est omniprésente, un léger sentiment de paranoïa se fait sentir.
Les deux autres salles sont plus petites et encore relativement vides. Puis les escaliers interminables et entrecroisés nous mènent finalement à cet espace VIP qui n’a de VIP que le nom, puisqu’ouvert à tout le monde. Seul réel avantage, c’est une mezzanine dominant la piste principale. On y prend le son des DJs et l’énergie de la foule en pleine gueule. Mains accrochées à la barrière, nos tympans dégustent, tout comme le public composé à 80 % de mecs. Les bars sont nombreux et servent rapidement. À huit livres la double dose, les vodkas tonic se font nombreuses, trop nombreuses. Les lumières sont de plus en plus présentes, les lasers commencent à prendre vie. Le son augmente de volume au fur et à mesure des DJs et MCs qui se suivent dans cette salle : Pascal, Grooverider ou Brookes Brothers.
La piste vue du VIP
Durant leur set, on sent l’ambiance se tendre vers une même envie : tout donner. Les rares filles deviennent de plus en plus jolies. Les garçons sont de plus en plus barrés et nous saluent par des grimaces parfaites en cette période d’Halloween. De la drogue circule, mais le son se suffit tellement à lui-même qu’on la refuse. Puis on sort accompagner les fumeurs de clopes. Même pour ce simple geste anodin, c’est toute une logistique qui est mise en place. Vigiles, barrières et tampons sont indispensables pour accéder à l’immense cour en plein air remplie de monde.
À notre retour, sur le dancefloor, DJ Hype a entamé son set. Depuis quatre heures que nous sommes dans le club, le rythme n’a pas faibli, il est impossible de se reposer. Calqué sur celui de la musique, notre rythme cardiaque n’a fait qu’augmenter. L’audition perdue pour perdue, c’est au beau milieu du dancefloor que l’on finira. On nous avait vendu la guerre, c’est sa version nucléaire que l’on subit. Au niveau du sol le son transperce l’ensemble du corps, les infrabasses sont difficilement supportables, le volume presque inhumain, impossible de se parler autrement qu’en hurlant dans l’oreille de son voisin. De toute part on est assailli de vibrations d’une violence extraordinaire. L’oreille interne s’affole, l’équilibre devient précaire, le coeur bat la chamade, les viscères se tordent. On souffre, mais on se sent tellement vivant qu’on ne voudrait pas être ailleurs à ce moment-là.
Quand Lykke Li enregistre un album, elle aime aussi faire des pauses le temps d’une poignée de concerts, histoire de présenter quelques nouvelles chansons. Hier soir à la Maroquinerie elle a tout simplement illuminé le public de son talent.
Trop facile de trouver une certaine froideur à la beauté d’une Suédoise surtout quand on dégage bien plus que cela. Lykke Li sait ce qu’elle veut et n’hésite pas à nous le faire comprendre. Sourcils froncés, la chanteuse joue les mutines et saurait ainsi mettre n’importe quel homme dans sa poche.
Maroquinerie réussie pour Lykke Li
Pourtant Lykke Li joue la retenue durant les premières chansons du concert. La puissance de sa voix est loin d’être lâchée, noyée dans une reverb trop puissante pour être honnête. Puis la demoiselle prend confiance et commence à imposer sa gestuelle. Dans une large tunique sombre, elle accompagne sa musique étonnamment très percussive en roulant des épaules. Les vibrations commencent enfin à l’habiter ainsi que son public.
Son groupe propose un son bien plus consistant que sur l’album. Point de folk ici, la pop est puissante et très solide. La basse est ultra présente, l’orgue remplace la guitare, les solos sont rares, voire inexistants, les choeurs omniprésents, l’ambiance prime sur tout le reste. On aborde le domaine tribal, de la dance music électronique, mais aussi du gospel ou de la pop 60s.
Mais Lykke Li, c’est surtout une voix. Reconnaissable dès la première syllabe prononcée, elle emprunte beaucoup au registre de l’enfance. Plutôt que de chercher à crier plus fort que tout le monde, la Suédoise est plutôt du genre nasillard, horrible la plupart du temps, maitrisée et faisant toute son originalité ici. Impossible de résister à l’émotion qu’elle dégage. Le public suédois venu en nombre ne s’y trompe pas, réactif et enthousiaste dès qu’il reconnait un titre.
Lykke Li risque donc de ne pas être le simple buzz de son premier album. Les nouveaux titres exécutés hier étaient tout aussi convaincants. Et avec un tel talent sur scène, difficile de penser qu’on n’entendra plus parler d’elle ces prochaines années.
Pour ceux qui auraient encore du mal à être convaincus, je vous conseille d’investir 4 minutes 39 de votre vie à regarder cette vidéo.