La musique est le refuge des âmes ulcérées par le bonheur.

Les contradictions de Patti Smith (04.11.11 @ Saint-Eustache)

Publié le 5 novembre 2011 | Ecrit par | Catégories : Concerts | Pas encore de commentaires »

Il serait tellement facile de faire le parallèle entre la prestation de Patti Smith hier soir à l’église Saint-Eustache et un office funéraire. Il serait aussi facile de n’y avoir vu qu’une prière, même si le décorum y incitait fortement. A y regarder de plus près ce concert acoustique était finalement tout sauf une cérémonie : la scène placée au fond de l’église à l’opposé complet de l’autel aurait du nous mettre sur la voix tout de suite. Patti Smith se plaçait là dans une optique tout sauf religieuse.

Deux jours après la fête des morts, Patti Smith était pourtant là pour célébrer les siens : Robert Mapplethorpe et Frederick Dewey Smith. Le premier était son ami et amant lors des premières années new-yorkaises de la chanteuse. Le second a été son mari des années durant. Le quatre  novembre n’était donc pas choisi au hasard, date de la naissance de Mapplethorpe et de la mort de Smith. Une sorte de célébration de recueillement athée, sans jamais une référence direct à un dieu quelconque.

Patti Smith à Saint-Eustache

Il suffit de lire le touchant Just Kids pour savoir combien a compté le photographe Robert Mapplethorpe dans l’art de l’américaine. Ancien guitariste du MC5 de Détroit, Frederick Smith est quant à lui le père des deux enfant de Patti Smith, dont Jesse Paris qui l’accompagnait justement au piano sur la scène de Saint-Eustache en compagnie de l’incontournable Lenny Kaye à la guitare. Voilà pour le casting qui permet de comprendre combien ce concert était important pour la poétesse.

S’entourer de sa garde rapprochée et de sa famille voilà désormais l’une des choses les plus essentielles pour Patti Smith. Elle avait quitté sa famille du New Jersey pour aller vivre une aventure artistique à New York et y rencontrer toute la scène alternative gravitant autour du mythique Chelsea Hotel. Elle qui vécu juste avant son rêve de s’enfuir à Paris pour n’y vivre presque que d’art et d’eau fraiche, est désormais revenu dans un giron bien plus traditionnel que celui dans lequel elle se trouvait à cette époque de sa vie ; en marge de la société.

« L’idée que nous naissons dans un monde où tout a été organisé par ceux qui nous précédent m’a immédiatement paru oppressante », écrit-elle très justement dans Just Kids.

On sent pourtant que les valeurs que Patti Smith met maintenant en avant dans ses concerts sont universellement défendues depuis des lustres dans nos sociétés. Quoi de plus banal, mais toutefois noble, de nous inciter à célébrer et penser à nos morts. Etonnant également de voir comment la famille et encore plus la filiation semblent importantes pour elle. Il n’est jamais anodin de célébrer la mémoire d’amis, amants et mari avec la participation de sa fille ; qu’elle n’hésite pas à mettre régulièrement en avant.

Une situation paradoxale pour celle qui étaient considérée dans les années 1970 comme l’une des marraines du punk. Celle qui représentait justement tout, sauf le monde tel qu’on l’avait vécu jusqu’alors.


Frissons (Ricardo Villalobos @ Panorama Bar, Berlin, 02.09.11)

Publié le 17 octobre 2011 | Ecrit par | Catégories : Concerts, Fictions | 1 commentaire »

Minuit est passé. L’atmosphère est déjà fraiche et légèrement humide en ce début de mois de septembre. La file d’attente n’est pas longue, mais déjà assez fournie. Certains sont là depuis longtemps et impatients de rentrer. Depuis que j’y suis aussi, j’ai quelques frissons. Non pas à cause de la fraicheur ambiante, mais parce que je ne suis absolument pas certain d’entrer au Panorama Bar. Comme à chaque fois, rien n’est fait ; cette impression de venir ici pour la première fois. Cette impression de tout recommencer à chaque fois. Frustration. Excitation.

Les portes s’ouvrent enfin. Tout le monde se tourne vers elles et regarde en sortir les physios au physique toujours aussi peu avenant. On se tait, on observe. Le premier groupe entre, les cerbères doivent être de bonne humeur ce soir. Le second se fait dégager d’un simple signe de tête indiquant l’extérieur. Finalement aussi peu commodes qu’à leur habitude. Le cérémonial continue invariablement, sans que personne ne sache sur qui le couperet va tomber. Garçons, filles, homos, hétéros, extravagants, introvertis : aucune règle n’est établie pour pouvoir entrer à tous les coups.

Plus l’on s’approche des portes, plus la pression monte. Les sourires sur les lèvres s’effacent au fur et à mesure. Les muscles se tendent, les nerfs sont à vifs. Le soulagement ne viendra que d’un hochement de tête positif. Ne pas être accepté jettera l’opprobre sur soi. On quittera la scène la tête basse, honteux d’avoir été rejeté. D’autres font semblant de rien et partent l’air de rien, en rigolant et se moquant de ceux qui restent. Tout le monde les regarde avec peine, sachant très bien qu’au fond d’eux la honte du rejet les a déjà envahis. Ils devront allez clubber ailleurs, dans un lieu de second choix. La première classe n’est pas pour eux ce soir.

On arrive devant lui, l’impression d’être nu face à un jury, comme dans un mauvais rêve dont on ne s’éveillerait pas.

Il nous observe, tatouages et piercings tout en avant. On est tellement différent de lui ; habillé chez Gap comme 50 millions de personnes dans le monde. On n’est personne, un banal mannequin tiré d’un mauvais catalogue de vente par correspondance. Des comme nous, on en croise mille dans les rues de toutes les capitales occidentales. Rien ne nous différencie des autres, rien. 

On se sent petit, pas légitime d’être là. Pourquoi on mériterait d’entrer alors que d’autres sortent bien plus de l’ordinaire ? Ce manque de confiance en soi permanent qui m’assaille à chaque mouvement de ma vie est ce soir à son paroxysme. Aucune raison de faire une nouvelle fois partie de la fête. Cet endroit j’y suis déjà entrée plusieurs fois par miracle, mais aujourd’hui l’illusion ne tiendra pas. Son regard se pose sur moi de haut en bas. Aller-retour rapide, plusieurs fois, hésitation. Coup d’oeil à ses deux acolytes, sourires échangés, pas un mot de prononcé. Signe de tête vers l’intérieur du club, Ricardo Villalobos n’attendait que nous ; ce soir je me sens invincible, seulement ce soir.


Primal Scream et The Rapture ressuscitent la dance music

Publié le 10 septembre 2011 | Ecrit par | Catégories : Concerts | Pas encore de commentaires »

Cette semaine Paris accueillait consécutivement The Rapture et Primal Scream en concert. Les premiers avaient choisi La Maroquinerie pour fêter leur nouvel opus In The Grace Of Your Love le jour de sa sortie. Les seconds remplissaient le lendemain la Cigale dans le cadre d’une tournée destinée à honorer les vingt ans de leur emblématique album Screamadelica. Bien qu’ayant une génération d’écart et un ADN entièrement différent, les deux groupes se retrouvent tout de même sur un point : avoir su redonner à un moment donné au rock un souffle de dance music.

Ce terme que les rockeurs estiment souvent provocateur n’est toutefois pas à confondre avec l’euro dance qui avaient fait les beaux jours des productions italiennes et néerlandaises dans les années 90. Il englobe plutôt toutes les musiques dansantes, notamment celles électroniques qui dominent le style depuis plus de vingt ans. À leur époque respective, chacun des deux groupes a réussi à puiser dans d’autres genres pour insuffler au rock qui arrivait au bout d’un cycle un élan nouveau.

Avant 1991 et la sortie de Screamdelica, Primal Scream avait alors sorti deux albums (Sonic Flower Groove en 1987, un second sans titre en 1989) recommandables seulement aux fans hardcore du groupe tant ils ne proposent rien de tangible. Avec un look de corbeau sur la pochette du premier, de hippie sur celle du second, le combo se cherchait alors une personnalité. Celle-ci viendra grâce au Summer of Love britannique, l’arrivée massive de l’ecstasy dans les fêtes et surtout la rencontre d’un homme qui changera à jamais leur identité sonore : le producteur Andrew Weatherall. C’est lui qui façonnera le son de Screamadelica en lui apportant ces éléments extérieurs au rock : voix garage, lignes de basse dub et rythmiques house.

En 1999 le rock indé est à son paroxysme. De PJ Harvey aux Pixies en passant par The Smashing Pumpkins, la scène cartonne et tourne en boucle sur MTV, pas encore tout à fait éclipsée par le tsunami hip-hop/R’n’B qui ne lui laissera qu’une portion congrue dans les années suivantes. The Rapture qui sort son premier disque en 1999 (le huit titres Mirror) sent déjà qu’il doit aller voir ailleurs. Malgré une musique inspirée en partie par le post-punk new-yorkais et une voix à la Robert Smith, on sent déjà poindre chez le groupe des gimmicks funk et une envie d’aller voir la seule énergie rock. La chanson Olio en est le meilleur exemple. Présente sur Mirror, elle ouvrira également l’album Echoes de 2003 avec une production électronique entièrement différente. L’album contiendra également le titre House Of Jealous Lovers qui deviendra un hymne de la scène new-yorkaise d’alors.

Sur scène, ces différences se font bien sentir.

Primal Scream propose une prestation hédoniste, teintée de psychédélisme et d’un rock’n’roll que n’auraient pas renié les Rolling Stones à leurs débuts. L’électronique est loin d’être dominante dans leur son, venant simplement soutenir les autres musiciens. On est loin du son très électronique que le groupe offrait lors de la tournée de Xtrmntr en 2000. Bobbie Gillespie reste toujours aussi bon comme front man ; à presque 50 ans, il mène toujours aussi bien la barre. L’esthétique globale est ici influencée autant par le rock 70s que l’acid house.

Du côté des Rapture on préfère encore et toujours des sons nerveux et tranchant qui s’accordent tellement bien avec la voix acérée de Luke Jenner. Derrière ses claviers Gabriel Andruzzi distille des sonorités plus électroniques que Primal Scream et se permet même des titres sans chant où tous les membres du groupe sans exception passent derrière les machines (la seconde partie d’Olio). Mais les New-Yorkais assume aussi un héritage 80s toujours pas le biais de Gabriel Andruzzi qui se donnent au saxo tel un Epic Sax Guy.  Il vient ainsi apporter une légère touche kitsch à un ensemble désormais très léché, notamment par la production de Philippe Zdar (présent dans le public ce soir-là). How Deep Is Your Love? ne renie pas ces racines et se pose comme un vrai titre de club qu’un producteur de house garage n’aurait pas renié.

Il manquait tout de même à The Rapture cette semaine, cette petite touche de folie rock’n’roll abandonnée sur le dernier album. Primal Scream a réellement réussi à conserver ce fond d’improvisation et de larsen qui amène un on ne sait quoi d’inattendu. En témoigne la version de 20 minutes de Higher Than The Sun et ce final plus bruyant qu’un boeuf entre Sonic Youth et My Bloody Valentine.


Body & Soul @ Plages Electroniques, Cannes | 17.08.2011

Publié le 19 août 2011 | Ecrit par | Catégories : Festivals | Pas encore de commentaires »


Les premières fois (Pantiero 2011)

Publié le 15 août 2011 | Ecrit par | Catégories : Festivals, Fictions | 2 commentaires »

Cet été-là, c’était ma toute première fois. À cet âge là on n’a encore rien vu, mais on ne le sait pas encore. On pense que tout sera toujours comme ça : excitant, interdit, éternel. On dit oui à tout ce que l’on nous propose, de peur de ne plus jamais avoir l’occasion de le refaire un jour.

Enchaîner les premières fois procure ce petit gout de découverte infinie. Cette envie de prolonger ce plaisir indéfiniment. Sans comprendre qu’on le perdra forcément à un moment, à force de répétition. Cet été-là, je partais en vacances pour la première fois toute seule avec mes amies. Camping à Mandelieu, plages et sorties à Cannes.

Il était du coin, il avait dix-huit ans. J’avais seize ans, j’étais du Nord. L’amourette de vacances parfaite. Elle aussi on pense qu’elle durera pour toujours ; et qu’on se reverra aux vacances de la Toussaint ; et qu’avec un peu de chance on passera Noël ensemble. Il n’en sera forcément rien, mais on ne peut pas s’y résoudre à l’instant où l’on vit ce moment. On tombera de haut et l’on sera forcément déçu ; pour la première fois.

C’est ce soir-là que je me suis sentie ivre pour la première fois. Ma jupe en coton me semblait encore plus légère que d’habitude. Ce délicat courant d’air venait régulièrement caresser ma peau dorée après quelques jours de plages. Ce vin blanc bu sur la terrasse du Palais des Festivals s’accordait parfaitement avec les enfantillages musicaux de Gold Panda caché derrière sa capuche.

Je me sentais bien ; pour la première fois.

La tête me tournoyait un peu, juste ce qu’il faut pour ce que cet autochtone me la fasse tourner pour tout le reste de l’été. Enveloppé par les couches successives de cette musique lancinante je me laissais aller dans ses bras aux muscles secs mais assez puissants pour me soutenir. Je sentais battre son buste contre le mien à l’unisson des beats sortant des haut-parleurs. En le voyant, j’avais cette fois-ci décidé de ne pas minauder et de m’abandonner à lui avec confiance, comme si j’avais fait un pari avec moi-même ; pour la première fois.

Puis Trentemøller arriva sur scène avec tout son groupe. Jamais de ma vie je n’aurais imaginé qu’un Danois puisse faire une telle musique. Pour cette première fois en festival, ce serait la première fois que des frissons me parcouraient le corps à cause de la musique. Jamais jusqu’à présent je ne pensais qu’une telle chose soit possible. On me l’avait décrit comme simple DJ, je découvre un homme derrière ses claviers, accompagné de plusieurs musiciens, dont une guitariste tellement élégante qu’elle me donne envie de monter sur scène un jour ; pour la première fois.

À fin des concerts, je compris que c’était le moment ou jamais de franchir le pas avec mon Cannois. Ses parents étaient partis en vacances pour deux semaines, il nous proposait de tout passer le reste de la nuit chez lui. Le frisson du défendu était plus fort que jamais, mais j’allais en connaître un encore plus intense cette nuit-là ; pour la première fois.

C’est comme ça que je compris que saisir les premières fois tout au long de ma vie permettait de se sentir à chaque fois comme un gosse. Une manière de rester jeune ; une dernière fois.


Amon Tobin / Le Bataclan / 11.06.2011

Publié le 12 juin 2011 | Ecrit par | Catégories : Concerts | 1 commentaire »

Remettre le corps au centre de l’émotion. Voilà ni plus ni moins ce que proposait Amon Tobin lors de sa performance au Bataclan. Dans la lignée de son dernier album, le Brésilien voulait parler directement à nos sens, laissant nos émotions de côté.

Avec ISAM, Amon Tobin a marqué un tournant dans sa discographie. Absence de mélodie ou presque et rythmiques torturées : à l’écoute de ce disque on est d’abord déboussolé avant d’être complètement happé dans une ouate sonore qui ne parle finalement qu’à notre corps. La production des titres ultra léchée, les textures employées, les infrabasses omniprésentes qui résonnent comme des claques, tout y fait pour que la sensation prime sur l’émotion.

C’est le même postulat qu’a choisi Amon Tobin pour son live mis au point par V Squared Labs et Leviathan, deux studios à la pointe du design scénographique et visuel. Sur une structure cubiste et asymétrique conçue par Alex Lazarus, les projections parfaitement synchronisées avec la musique ont hypnotisé le spectateur de la première à la dernière note du concert. Perché dans un cube au milieu de cette structure, le metteur en son brésilien était dévoilé au public de temps à autre, comme pour prouver qu’il y avait bien quelqu’un aux manettes.

Blanche et immobile, cette structure prenait vie par le biais d’un impressionnant vidéoprojecteur. Collant parfaitement à la musique, les images piochaient dans l’imaginaire industriel ou (presses, engrenages, vaisseaux spatiaux), naturel (fumée, magma, constellations, papillons) ou tout simplement abstrait (formes, couleurs, géométrie). En résultait une formidable sensation d’illusion d’optique, comme si les artistes impliqués dans le projet voulaient se jouer de la perception du public.

Devant cette musique très froide, notamment à cause de la large place accordée aux titres d’ISAM, c’est donc la sensation qui dominait l’émotion.

Amon Tobin n’est pas un musicien démonstratif et enthousiaste. Difficile de danser sur sa musique ou d’être touché par une mélodie. Pourtant, être au centre de la fosse, entouré par cette matière sonore, les yeux aussi écarquillés qu’Alex DeLarge lors de sa rééducation dans Orange mécanique, restera une expérience en termes physiques.

Il faudra attendre un rappel pour enfin écouter des titres sur lesquels il est possible de remuer en rythme, comme le classique Four Ton Mantis. Des bras finissent par se lever, la foule par remuer, des cris d’enthousiasme par se faire entendre. La soirée se transforme enfin en un vrai concert, parfaitement combiné à cette première impression d’installation d’art contemporain. Puis le son cesse, le public reprend ses esprits, Amon Tobin descend de sa navette spatiale, vient saluer le public dans un noir presque total, empli d’une humilité à la hauteur de l’oeuvre extraordinaire qu’il vient de créer.

  • Amon Tobin — ISAM (disponible chez Ninja Tune/PIAS)
  • Exposition ISAM: Control over nature par Amon Tobin et Tessa Farmer, Espace Saint-Roch, Paris, du 13 au 23 juin 2011


Mechanical Bride — Living With Ants

Publié le 5 juin 2011 | Ecrit par | Catégories : Disques, Fictions | 1 commentaire »

Je n’y croyais pas vraiment et pourtant j’y suis allé. Je savais que ce serait difficile, mais malgré tout j’avais un espoir. Cette petite voix qui dit que c’est possible et que dans le domaine amoureux il n’y a aucune règle valable. C’était pourtant gros comme une maison : tout allait être compliqué. Elle était insaisissable et moi déjà dépendant d’elle.

Sous des airs de célibataire, elle n’était pas vraiment disponible et pensait encore à un autre. J’étais complètement envouté et ne pensais qu’à elle. J’avais à nouveau quinze ans, dix-sept ans plus tard. Anxieux au coeur qui palpite, je pesais chacun des mots que je lui disais, de peur de l’effrayer. Difficile de la voir. Entre deux rendez-vous, elle m’accordait un peu de temps, souvent autour d’un café, plus rarement un cocktail. Les tête-à-tête l’effrayaient. Rapidement, elle conviait ses amis, pour lesquels je n’étais également qu’un simple ami. Elle y arrivait à merveille, mais il devenait de plus en plus difficile pour moi de faire semblant. Lassé aussi d’entendre parler de ses ex, j’avais parfois l’impression d’être un déversoir à pensées ou de devenir complètement transparent. Comme si elle n’avait pas encore compris mes sentiments à son égard.

Longtemps prisonnière d’un couple qui l’avait déçue, elle était éprise de liberté. Elle ne prévoyait rien, changeait ses projets au dernier moment, faisait courir tout le monde, en plantait d’autre. Passer un moment en sa compagnie me faisait me sentir privilégié. Je buvais ses paroles, ses récits décousus mais tellement vivants. Sa position était plus que confortable. Bien installée dans son moelleux fauteuil en cuir, elle n’avait qu’à claquer des doigts pour que j’accoure. Sur mon strapontin branlant, ma liaison avec elle ne tenait à rien, ou plutôt qu’à sa bonne volonté.

Une simple décision de sa part et tout serait terminé.

Sans doute flattée par mes attentions envers elle, elle ne coupait pourtant jamais réellement les ponts, sa grande spécialité. Pétrie d’orgueil, elle ne voulait jamais perdre, rien ni personne. Être en couple sans l’être, voilà à quoi j’étais arrivé. Se parler de tout et de rien pendant la journée, ne jamais se voir le soir pour passer un moment enfin seul. J’étais devenu indisponible pour toutes les autres alors qu’elle, ne l’était que pour moi.

Elle se livrait pourtant beaucoup, sans jamais trop se dévoiler. Pour en savoir plus sur elle, il fallait creuser, gratter le vernis qui la recouvrait, passer les barrières d’une éducation qui paraissait la brider. Sous une apparence de fille bien établie se cachait une fragilité hyper sensible et un caractère bien trempé. Cela ne l’empêchait pas d’être paumée : boulots, amours, avenir, peu de choses avaient de sens pour elle. Sa remise en question était grande, la mienne avait déjà eu lieu. Dans ce cas, rien ne peut marcher. L’un ralentit, l’autre veut avancer. L’un va vers le haut, l’autre le tire vers le bas. Nous voilà à la croisée de deux chemins qui ne vont pas dans la même direction.

Les hommes y étaient pour beaucoup dans ce chagrin. Tellement séduite, tellement déçue. Je ne savais comment la convaincre de la sincérité de mon affection. Alors qu’elle avait peur de s’engager à nouveau, je ne lui proposais rien d’autre que de tenter sa chance. Bizarrement, je ne me voyais pas avec elle dans un an, ni vivre toute ma vie à ses côtés ; mais je brulais d’un désir ardent qui se réveillait dès qu’elle m’approchait. À peine sentais-je son parfum que les pensées les plus instinctives m’envahissaient. Dans un étrange rapport amour/haine, je me devais de la posséder, mais aussi de la protéger contre d’autres hommes qui continueraient à aussi peu la respecter.

Puis j’ai compris au fil des semaines, que derrière tout cela se cachait peut-être de la manipulation, qu’elle soit consciente ou pas. Je n’avais plus du tout la maitrise sur ma vie, pendu à ses décisions. Chaque coup que je pensais prendre en avance, n’était finalement qu’une réaction aux siens. Elle avait la main et savait lire mieux que quiconque dans mon jeu. J’en étais même arrivé à modifier en apparence ma personnalité pour tenter de la bluffer. En vain.

Je n’étais plus moi et je ne voulais qu’elle.

Ses bras n’ont été finalement le seul privilège intime que j’ai obtenu d’elle, mais aussi l’explication par laquelle je me suis jeté dans cette relation dont je savais qu’elle était vouée à l’échec. Je ne m’étais jamais senti aussi bien dans les bras de quelqu’un depuis des années. Ses bras qui réussissaient l’exploit de m’apaiser enfin et me dire qu’ils n’étaient là que pour moi. Ses bras dont je devais me contenter tant elle ne voulait pas se livrer plus à moi. Mes bras connaissent ; et pourtant les siens m’apprennent la patience. Mes bras dans lesquels elle ne s’est abandonnée qu’une seule fois, jouissant enfin sous mes caresses.

Ne pas savoir quand je vais la voir, quand je pourrais passer une nuit avec elle, simplement pour caresser une nouvelle fois ce corps qui m’obsède. Désorganiser ma vie pour me dire que je serai disponible à la moindre de ses demandes ; seulement pour avoir la chance d’embrasser son cou et la sentir frissonner sous mes lèvres. Pour glisser une mèche derrière son oreille et voir un sourire se dessiner sur ses lèvres. Pour avoir l’impression de braver l’interdit dès que j’approche certaines parties de son corps.

Seulement, voilà. Rien n’est possible. Je suis à nouveau seul face à moi-même. Elle n’aura été qu’une respiration, à moi maintenant de reprendre mon souffle.


Jeff Mills — Le Voyage fantastique / Cité de la musique / 10.05.2011

Publié le 10 mai 2011 | Ecrit par | Catégories : Concerts | 2 commentaires »

La Cité de la musique accueillait ce soir Jeff Mills pour y présenter sa nouvelle création ciné-mix. L’Américain s’attaquait cette fois-ci au Voyage fantastique de Richard Fleisher.

Sorti en 1966, ce film de science-fiction nous ramène directement à l’époque de la guerre froide. Alors que les États-Unis ont mis au point un procédé de miniaturisation, ses scientifiques butent sur un obstacle majeur : faire durer le procédé plus de soixante minutes. De retour de l’autre côté du rideau de fer, l’un d’entre eux se fait attaquer par les Russes alors qu’il vient de poser les pieds sur le sol américain. Pour résorber le caillot de sang dans son cerveau qui le maintient inconscient, un sous-marin et son équipage vont être rapetissés puis injectés dans le système veineux du patient. Commence alors une aventure extraordinaire émaillée de rebondissement au coeur même du corps humain.

Pas évident pour Jeff Mills de caler cette fois-ci sa bande-son sur un film parlant. Habitué lors de ces précédentes créations aux vieux longs métrages muets (Metropolis, les Trois Âges, Forfaiture et Octobre), le musicien devait ici laisser une place au dialogue. C’est ainsi que durant tout le début du film, il ne toucha pas à ses machines. L’introduction pourtant muette se suffisait à elle-même, véritable ballet d’avions sur le tarmac d’un aéroport, au son entêtant des réacteurs. Puis s’en suit l’installation de l’intrigue, exposant le préalable à l’aventure et expliquant son but. On réalise ici l’image formidable qu’avait alors la technologie dans les années soixante. Si les procédés techniques pouvaient alors sembler ridicule (on pense aux petits radars disposés autour du crâne du patient pour évaluer la position du sous-marin), on est surtout marqué par la confiance aveugle portée aux innovations et inventions toutes plus incroyables pour l’époque. Contrairement à aujourd’hui, la technologie n’était pas une menace, mais un progrès.

Puis l’aventure commence enfin. Le sous-marin est injecté dans le corps du scientifique malade. Un moment parfait pour que la scénographie de la Cité de la musique se modifie. S’accordant aux couleurs chatoyantes dans lesquelles navigue l’équipage, les côtés de l’écran dévoilent des toiles tendues où l’on projette les couleurs correspondantes. Entre elles sont disposés des ballons en mouvement symbolisant cellules et globules rouges croisés tout au long du voyage. Jeff Mills impose alors sa patte. Le musicien déroule dans un premier temps des motifs sonores répétitifs et introspectifs lors de la navigation de l’équipage, comme pour renvoyer à la réflexion intérieure que procurent les voyages. Lors des scènes d’action, Mills habille là le film de nappes aussi tendues que le suspens affiché à l’écran.

Le résultat est d’une réussite totale. L’Américain colle parfaitement au scénario et aux dialogues qui prêtent parfois à sourire. On adore ainsi les phrases philosophiques solennelles du professeur en charge d’opérer le malade (« Nous voilà au coeur de l’esprit humain » lorsque que vaisseau entre dans un cerveau représenté par des synapses électrifiées) ou des répliques dignes d’un bon Stalonne du général en charge de l’opération (« Ce n’est pas le moment de manquer de sucre », déclame-t-il alors qu’il en est à court dans son café). Puis le Voyage fantastique est surtout une ôde à la naïveté et à une époque où l’on pensait que le progrès permettrait de résoudre tous les problèmes du monde. Loin des tracas adultes, ce film est une véritable madeleine nous ramenant directement à notre enfance. En cela Jeff Mills a parfaitement réussi son coup.

 


Ben Harper / La Flèche d’Or / 09.05.2011

Publié le 10 mai 2011 | Ecrit par | Catégories : Concerts | 7 commentaires »

Ben Harper ou le bon élève qu’on adore détester. En concert hier dans une ultra bondée et surchauffée Flèche d’Or, le Californien a joué une heure trente à l’occasion d’un concert privé SFR.

Depuis toujours Ben Harper résonne en moi comme un excellent musicien qui manque de bonnes chansons. Alors qu’au lycée tout le monde écoutait en boucle ses trois premiers albums, je ne pouvais m’empêcher ce m’ennuyer mortellement dès que je les entendais. Ben Harper m’a toujours donné l’impression de manquer d’un je-ne-sais-quoi qui aurait pu lui donner une vraie identité. Mais coincé entre les figures tutélaires Bob Marley et Jimi Hendrix, difficile d’émerger.

Pourtant le chanteur a toujours eu bonne presse concernant ses concerts. L’occasion était ici trop belle pour ne pas le louper dans une salle à taille humaine telle que la Flèche d’Or. Passé l’impression de privilège d’y voir un artiste plutôt habitué aux Bercy et autre Zénith, on se concentre rapidement sur le public. Débordant de spectateurs de toute part, la Flèche d’Or était proche de l’implosion question température. Les fans s’étaient déplacés nombreux en partie invités ou gagnants de jeux-concours, en partie s’étant jeté sur les quelques places en vente. Un public acquis à sa cause et loin d’être blasé par cette prestation.

Ben Harper commence son concert seul en scène, assis, guitare sur ses genoux, fidèle à l’imaginaire qu’il transporte depuis toujours. Voilà toute la facette insupportable de Ben Harper : guitare acoustique, voix geignarde et mélodies monotones. Il fallait que son groupe arrive pour enfin donner du relief à l’ensemble. Accompagné d’excellents musiciens, le chanteur lâche alors son énergie qui ne demandait qu’à s’exprimer. C’est dans les moments instrumentaux les plus intenses qu’il révèle son talent de guitariste, soutenu par ce backing band qui s’entend comme larron en foire. Avec ce son de guitare slide si caractéristique, Ben Harper impose enfin sa réelle identité, celle d’un musicien humble et talentueux qui parait contraint à jouer les pop stars.

Photo par William Farkas (ADN Sound)


Stupeflip / Le Bataclan / 03.05.2011

Publié le 4 mai 2011 | Ecrit par | Catégories : Concerts | 31 commentaires »

Et si Stupeflip n’était en fait qu’une vaste arnaque ? C’est le sentiment qu’on avait hier sur la scène du Bataclan pour le premier concert parisien de l’année du mystérieux groupe.

Il serait de très mauvaise foi de dire que les disques de Stupeflip sont mauvais. Il est indéniable qu’en trois albums le groupe a réussi à créer un univers, des codes, un langage, une histoire, voire une légende. On adhère ou pas, mais le résultat est réussi, naviguant dans les eaux troubles où beaucoup se sont perdus, situées entre le rock et le hip-hop.

Le passage à la scène de cet univers sombre et malsain est quant à lui une autre histoire. On avait un sentiment bizarre hier en observant le public, mélange de vieux punks à chien et d’adolescents boutonneux venant vivre leur première expérience musicale rebelle. À l’arrivée du groupe, on pense tout de suite à une secte. Habillés comme des moines, les membres du groupe entrent en marchant au pas de la musique, usant de tous les codes religieux utilisés mille fois par d’autres groupes avant eux.

Les invités imaginaires membres du C.R.O.U. défilent ensuite sur scène : King Ju, Cadillac et MC Salo. Chacun joue son rôle en amenant avec lui son univers. L’un des plus représentatifs étant Pop Hip, chanteur pop que l’on adore détester, mais qui prouve plus sérieusement que le groupe possède la capacité à composer des tubes quand il le souhaite.

Ce qui était le plus décevant hier soir était finalement le portage sur scène de ces titres et de cet univers. Une impression que toutes les bonnes idées et blagues lancées à l’emporte-pièce pendant les interludes (trop longs) entre les chansons tombaient finalement à plat et cassaient le rythme du concert. La production des chansons était simplifiée et réduisait ainsi les subtilités de celle des albums. Même l’hymne Stupeflip paraissait bien fade et vidé de sa substantifique moelle.

Des happenings punks foutraques des tout premiers concerts de 2003 (on se souvient de l’intervention hallucinante de Kad venant chanter seule sur scène guitare en main au Cabaret Sauvage), il ne reste finalement plus grand-chose, si ce n’est le sentiment d’avoir perdu l’authenticité des débuts.