La musique, c'est du bruit qui pense.

Depeche Mode, à l’image d’Anton Corbijn

Publié le 8 février 2014 | Ecrit par | Catégories : Clips | Pas encore de commentaires »

Au commencement, il y avait ça.

On joue du clavier avec les copains en sortant de soirée gay tendance SM, on va boire des cocktails avec plein de parasols dans les verres (des années plus tard, AB Productions piquera cette idée, mais sans alcool) et on fait semblant de jouer de la trompette, alors que tout le monde sait pertinemment que c’est un son de synthé. Bref, le premier clip de Depeche Mode sorti en 1981 et réalisé par Clive Richardson n’était clairement pas brillant.

Et pourtant ils insistent.

En 1983, on se demande ce qui est passé par la tête du réalisateur de ce clip (plus personne ne sait d’ailleurs de qui il s’agit). Les membres du groupe sont grimés en scientifiques, puis vont s’amuser à la fête foraine dans des autos-tamponeuses elles-mêmes conduites par d’autres scientifiques. On notera que les premières paroles du clip sont chantées par Alan Wilder. Le groupe n’avait alors pas osé préciser au réalisateur qu’il ne s’agissait pas du chanteur.

Puis un jour Depeche Mode décide de faire de la musique avec un bateau.

Le saviez-vous ? Contrairement à ce que l’on pourrait croire, aucun synthétiseur n’a été utilisé pour cette chanson. Elle a été entièrement composée en vissant des boulons, en manipulant des écoutilles et en jouant des cloches. Déjà en 1984, la musique concrète n’avait plus aucun secret pour le groupe.

Au point qu’ils recommencent la même année.

Dans une ambiance sadomasochiste de circonstance, les membres du groupes se retrouvent une nouvelle fois à devoir mimer les sons de synthétiseur à la bouche. On notera au passage la très seyante teinture blonde de Dave Gahan, combinée à une superbe nuque longue. Je vous rappelle qu’aujourd’hui, il est considéré comme un vrai sex-symbol.

Puis un jour, en 1986 apparait ceci.

Finies les caméras vidéo et leur rendu blafard. On passe en noir et blanc et en Super 8. Les images captées sur scène s’affichent en clair-obscur et pour la première fois un semblant de scénario se dessine. On remarque au passage que certaines scènes ont été tournée dans le Sud-Ouest américain où l’on peut apercevoir quelques arbres de Josué. L’année suivante, Anton Corbijn utilisera l’un d’entre eux pour illustrer la pochette de The Joshua Tree.

C’est également en 1987 que deux autres clips de Depeche Mode trahissent leur parenté avec celui de A Question Of Time.

Même grain d’image dû au Super 8, même réflexe de photographe à faire poser le groupe face caméra. Le clip est tourné à Paris alors que le groupe vient d’enregistrer Music For The Masses au studio Guillaume Tell. C’est l’album qui fera décoller sa carrière à l’international et qui l’emmènera jusqu’au Rose Bowl de Passadena en juin 1988. C’est dans ce stade, devant 80 000 spectateurs que le groupe clôturera une tournée triomphale aux Etats-Unis, immortalisée de main de maitre par D.A. Pennebaker.

La collaboration avec Anton Corbijn tombe alors juste à pic pour donner enfin à Depeche Mode une image cohérente, à l’instar du clip de Never Let Me Down Again.

Comme pour A Question Of Time, la route et les grands espaces sont omniprésents. Mais l’autodérision commence également à poindre ; à l’image de Dave Gahan se promenant en triporteur, quand l’imaginaire collectif aurait plutôt exigé de le voir conduire un imposant cabriolet américain. Elle restera omniprésente par la suite, aussi bien dans les clips que dans les vidéos projetées sur scène lors des futurs concerts du groupe. Vous aurez compris que l’homogénéité de tous ces clips n’est pas due au hasard.

Car en 1988 sort Strange.

Ce moyen métrage de trente minutes rassemble A Question Of Time, Strangelove, Never Let Me Down Again, Behind The Wheel et Pimpf. Plutôt que de commercialiser une basique compilation de vidéo, Anton Corbijn avait donc imaginé dès le départ que ses dernières réalisations formeraient un tout. Souffrance, luxure, rédemption : toutes les thématiques chères au groupe son ici enfin incarnées comme il se doit par le réalisateur.

Rebelote en 1990 pour Strange Too.

Le groupe est au paroxysme de son art avec Violator, que beaucoup considèrent comme leur album le plus abouti. Anton Corbijn continue quant à lui à ne filmer qu’en Super 8, mais y ajoute désormais la couleur. Sur Policy Of Truth, il utilise une technique qu’il déclinera ensuite à l’envi : éclairer le sujet en premier plan d’une couleur différente de l’arrière-plan. Même chose pour la profondeur de champ entre ces deux plans, le premier étant le plus souvent flou et le point étant réalisé sur le second.

En 1993, Anton Corbijn atteint certainement le somment de son art.

Ambiance religieuse malsaine, oiseaux bizarres, gueules cassées, visages déformés et paysages à l’agonie. En signant les vidéos d’I Feel You, Walking In My Shoes et Condemnation (toutes extraites de Songs Of Faith And Devotion), le réalisateur affirme sa patte et ira même jusqu’à reprendre ces thématiques dans plusieurs clips de la même époque.

Les oiseaux, la religion et la nature malade pour Nirvana.

Encore les oiseaux pour Grant Lee Buffalo.

L’environnement en flamme et la nature à l’apparence mortifère chez Henry Rollins.

En 1997, Depeche Mode revient avec le premier extrait d’Ultra.

Claustrophobie, folie et perte de contrôle sont les principaux thèmes de l’un des clips les plus sombres qu’il signera pour le groupe. Depeche Mode est alors en plein doute. C’est le premier album réalisé après le départ d’Alan Wilder. Seul musicien réellement talentueux du groupe, c’était alors lui qui menait tous les enregistrements en studio. Son travail n’ayant manifestement jamais été reconnu à sa juste valeur, il sera remplacé sur ce disque par Tim « Bomb The Bass » Simenon, préférant ainsi quitter un navire à la dérive.

Durant les années précédentes et la tournée de Songs Of Faith And Devotion le groupe a failli exploser à maintes reprises, épuisé par une tournée interminable (159 dates en deux ans) qui les baladera sur tous les continents. C’est également à la suite de cette tournée que Dave Gahan ressortira vivant d’une overdose au speedball (injection d’un mélange d’héroïne et de cocaïne) pendant laquelle son coeur s’arrêta plus de deux minutes. Vu sous cet angle, on comprend mieux l’univers particulier de ce clip.

Puis la relation s’étiole pour reprendre vie en 2006.

Pour cette dernière réalisation, le Néerlandais choisit le premier single du groupe composé par Dave Gahan. Pour la petite histoire, le chauffeur est Jonathan Kessler (comptable puis manager de la formation depuis les années 80) et l’ange, personne d’autre que Jennifer, la femme de Dave Gahan. Même si Anton Corbijn a continué à collaborer avec le groupe, notamment pour les visuels d’albums et la scénographie des tournées, il a pris du recul concernant les clips, n’en réalisant plus qu’un maximum de trois par an. Il a travaillé parallèlement à son premier film, le très réussi Control (le biopic d’Ian Curtis) qui sortira finalement en 2007.

Cette année, Anton Corbijn sortira son troisième long métrage, A Most Wanted Man. Si sa date de sortie française n’est pas encore connue, il a été présenté en janvier au festival de Sundance et met en scène Robin Wright, Willem Dafoe et un certain… Philip Seymour Hoffman.



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