La musique, c'est ce qu'il y a entre les notes.

PJ Harvey / Olympia / 24.02.2011

Publié le 25 février 2011 | Ecrit par | Catégories : Concerts, Fictions | 4 commentaires »

Je ne suis encore qu’un foetus. Un simple foetus dans l’utérus de sa mère. Je dis « sa » car comme je ne la connais pas encore je ne la considère pas vraiment comme la mienne. Ce soir, elle a décidé d’aller à un concert. Toutes ces vibrations en témoignent. Je suis presque certain qu’il s’agit de cette chanteuse qu’elle aime beaucoup et qu’elle écoute si souvent.

Cette voix désormais si haut perchée me transperce et me transporte. Soutenus par la batterie fouettée tout en subtilité par Jean-Marc Butty, les titres de Let England Shake s’enchainent. Ce dont je suis certain c’est qu’elle chante en anglais. Je reconnais et je comprends même les paroles. C’est étonnant le nombre de choses que l’on sait quand on n’est pas encore né. Comme si l’Univers dans son ensemble nous transférait tout son savoir. Il suffit d’entendre une langue pour la comprendre. Ou bien d’écouter les gens parler pour saisir le sujet de leur conversation en un instant. Souvent j’aimerais pouvoir intervenir dans leur discussion, leur dire qu’ils se trompent et que moi je connais la Vérité. Mais dans ma situation, vous imaginez bien qu’ils ne m’écouteraient pas.

C’est ce que j’aurais aimé faire le jour où a éclaté cette violente dispute entre eux deux. J’entendais crier cette voix masculine que je connaissais depuis toujours. Celle du corps dans lequel je grandissais était d’une tristesse incroyable et n’arrivait plus vraiment à dire quoi que ce soit. Je ressentais au plus profond de moi-même le malaise qui animait la relation entre eux deux. En fond passait Meet Ze Monsta, l’un des rares morceaux rock joués ce soir et qui rajoutait encore à cette ambiance angoissante.

Au plus profond de mon cerveau s’imprimait cet épisode haineux et effrayant qui allait certainement conditionner en partie le reste de ma vie.

Depuis, je n’avais plus jamais entendu cette voix masculine. Mais j’avais ressenti presque quotidiennement les sanglots de celle qui me porte. J’étais aussi faible qu’elle, elle ne mangeait manifestement plus grand-chose. Quelques fois, j’avais même remarqué le flot de l’alcool couler dans mes veines, m’étourdissant pendant quelques heures. Et toujours cette musique en fond, On Battleship Hill accompagnée par le clavier de Mick Harvey, la guitare de John Parish et leurs deux voix combinées en choeur. De toutes mes forces j’essayais de lui faire comprendre qu’il y avait un avenir, que je devais naitre. Elle influait tellement sur moi que je pensais pouvoir le faire sur elle.

Quand elle posait sa main sur son ventre, je sentais instantanément sa présence. Elle était moi, j’étais elle. Deux êtres distincts, mais ne faisant qu’un. Quand elle apposait ainsi sa main, c’est un peu moi aussi qui l’avais décidé. C’est également elle qui me demandait en partie de réagir en conséquence. Un bref coup de pied était généralement ma réponse favorite.

Dans ces moments-là, Down By The Water me ramenait à mon état aquatique et nous embarquait dans un pur instant fusionnel.

Ce soir c’est différent. La froideur des premiers instants est étrange. Au départ hautaine dans son costume noir intemporel et sa coiffe en plume, l’Anglaise brise finalement la glace avec le rythme chaloupé du faussement reggae Written On The Forehead. Son autoharpe dans ses bras, elle donne l’impression d’enlacer un enfant. J’aimerais tellement être à cette place.

La musique est la même que celle que j’entends habituellement, mais bien plus forte et surtout bien plus intense. J’avais conscience que la voix de cette chanteuse avait évolué. Désormais c’est dans les aigus qu’il fallait aller la dénicher. La rage et la sensualité de ses anciennes chansons avaient fait place à une sorte d’appel à la révolution contre la politique belliciste de son pays. Je me voyais déjà naitre dans ce monde à l’avenir incertain ou pour régler un problème, seule la violence serait de mise. Ce son de clairon issu de The Glorious Land réveillait en moi des sentiments étranges : une sorte de patriotisme, mais aussi son rejet total. Puis C’mon Billy résonne en moi comme un appel, je sais que je ne dois plus tarder à voir le jour. J’étais tout à la fois et je n’étais encore pourtant rien. Dans quelques semaines j’aurai déjà tout oublié. Silence.


Agoria — Impermanence

Publié le 9 février 2011 | Ecrit par | Catégories : Concerts, Disques, Fictions | 5 commentaires »

Ce soir-là au Rex Club, l’ambiance était étrange. J’avais pourtant l’habitude d’y venir voir Agoria, véritable architecte sonore spécialisé dans les sets all night long. Mon arrivée tardive expliquait certainement l’odeur âcre de transpiration qui y régnait. Je savais que ce soir je ne rentrerai pas solitaire chez moi. Mais je n’avais manifestement pas tout prévu.

Quand on arrive à 3 h du matin, l’ambiance d’un club est immédiate. À chaque fois, je prends l’énergie du dancefloor en pleine face. Comme si les danseurs ne faisaient qu’un. Comme s’ils formaient les pistons d’une immense machine consumant de l’énergie instantanément dissipée et n’étant utile à rien, sinon à être produite. Une gabegie salvatrice dans un monde où il fallait désormais tout économiser.

Déjà ivre, je décidais de repérer quelques proies que j’estimais faciles. Je n’aimais pas parler des filles comme ça, mais plus les années passaient, plus je me rendais compte de l’évidence de ce rapport chasseur/chassée. Je n’étais pas dans le meilleur endroit pour assouvir mes besoins. Ici, à part quelques rares, les filles n’étaient généralement pas très sensibles à mes charmes. J’aimais celle aux cheveux courts qui me renvoyaient vers ma propre part d’homosexualité.

Alors que je m’approchais de la plus jeune en essayant de me coller le plus sensuellement que je pouvais à son corps, elle eut une réaction de dégout en me voyant. Je le savais, je n’étais pas son type, mais il fallait que j’en sois sûr. Dans mes oreilles résonnait la voix libidineuse de Carl Craig, posée sur cet instrumental groovy comme le diable.

La seconde semblait bien plus réceptive. J’avais compris à son regard qu’elle avait aussi remarqué mon envie d’elle.

Elle n’avait rien loupé de mon approche sur la première, d’abord jalouse, puis affichant un sourire en coin lorsqu’elle comprit que je n’avais aucune chance. C’est elle qui vint naturellement vers moi, m’enlaçant comme peu de fois je l’avais été. Calqués sur les rythmes sortant des baffles, nos mouvements étaient de plus en plus intimes. Elle me fit boire quelques gorgées dans son verre, la chaleur accablante commençait à avoir raison de moi.

Perles de sueurs, moiteur du visage, puis du corps entier.

Flash.

Un escalier.

Des lumières qui défilent.

Le vent dans les cheveux.

Blackout.

À mon réveil elle était à mes côtés. Mon corps nu témoignait certainement de ce qui avait dû se passer entre nous. J’étais chez elle, elle dormait profondément, sa vodka ne devait pas contenir que du tonic. Je me sentais mal, j’avais froid. J’enfilais mon string, mon soutien-gorge et le reste de mes vêtements, puis je rentrais chez moi. Troublée, mais heureuse.