La musique est l'âme de la géométrie.

Patti Smith / Cité de la musique / 20.01.2011

Publié le 21 janvier 2011 | Ecrit par | Catégories : Concerts, Fictions | 7 commentaires »

La dernière fois que j’avais vu Patti Smith en concert, je marchais. C’était l’été dernier, juste avant que je me fasse faucher par cette putain de bagnole. Ce soir je retournais la voir sur ce fauteuil roulant dont je n’arrivais pas à me défaire depuis.

Moi qui adorais les concerts, j’avais complètement arrêté d’aller en voir. Quelques semaines après l’accident, encore bien esquinté, j’avais tenté le coup. Je m’étais retrouvé parqué avec d’autres handicapés. Trop normal pour me sentir à ma place avec eux, trop abimé pour rester parmi les valides. Et puis je ne supportais plus de voir tous ces gens se trémousser en rythme. Les médecins m’avaient promis que je remarcherais un jour, mais pour ça il fallait que je travaille. L’épreuve me semblait trop dure, comme ça m’était souvent arrivé dans ma vie, je préférais miser sur ma paresse et passer mon temps à me morfondre au fond de mon fauteuil.

Pourtant ce soir-là à la Cité de la musique, je sais que les choses seront différentes. Pour la première fois depuis longtemps je me sens à égalité avec les autres spectateurs. Ici tout le monde est assis, personne pour m’enfoncer un peu plus au fond de cette machine froide qui me sert de fauteuil.

Quand Patti rentra sur scène un frisson me parcourut des pieds à la tête, la dernière fois que je l’avais vue en concert, je marchais.

Ce soir, elle donne un concert acoustique, sans batterie. Cette absence d’électricité résonne en moi comme l’absence d’influx nerveux dans mes jambes. Cette scène sans batterie me rappelle que je ne sens désormais plus le sang battre à la mesure de mon coeur dans mes membres inférieurs. Ce concert amputé me balance mon image en pleine gueule. Et pourtant, j’encaisse.

Patti Smith

Au fil des chansons, je commence à comprendre que ce manque n’en est finalement pas un. Avec des guitares acoustiques et sans rythmique, le groupe arrive à restituer une intensité que je n’aurais jamais cru possible. Entourée de ses sept musiciens, Patti s’appuie sur leur talent, en premier lieu desquels Lenny Kaye, le complice de toujours qui a accepté de débrancher sa guitare pour elle et sa fille Jesse Smith au piano. Tony Shanahan à la basse tient également son rang en élevant son instrument comme l’un des éléments central du set. Il sait la faire résonner parfaitement en écho de l’indispensable guitare de Luca Lanzi. Les deux seuls instruments électriques de la scène. Comme s’ils étaient là pour allumer cette émanation qui permet d’embraser les autres instruments.

Quand raisonnent les premières notes de Because The Night, il devient difficile de se retenir. Je vois juste à ma gauche une première personne se lever et se mettre à danser dans l’allée. Ce que je craignais se produit alors, une véritable marée humaine commence à affluer des rangées de fauteuils, me réduisant ainsi une nouvelle fois à mon piètre statut d’éclopé. J’avais rarement vu la Cité de la musique prise d’une telle crise d’hystérie.

Pourtant face à cette foule debout je n’ai cette fois-ci pas la haine. Je suis même absolument subjugué par Patti Smith, plus revendicative et porteuse d’espoir que n’importe quel gamin désabusé de 2011. « The future is now ! » déclame-t-elle au milieu des magnifiques vers récités en introduction de Beneath The Southern Cross. Il me devient tellement, difficile de résister à tellement de sincérité que je laisse finir par couler quelques larmes. Puis comme subjugué par l’émotion, je m’agrippe à l’épaule de mon voisin et me hisse péniblement sur mes jambes tellement frêles, sentant cet influx électrique et ces battements les parcourir de nouveau.

La dernière fois que j’ai vu Patti Smith en concert, je marchais. La prochaine fois, c’est sûr, je marcherai.


7 commentaires pour “Patti Smith / Cité de la musique / 20.01.2011”

  1. 1 stephane a dit le 21 janvier 2011 à 08:28 :

    Merci pour cette très belle note, j’ai eu des frissons en lisant. Je vous souhaite de retrouver l’usage de vos jambes pour pourvoir à nouveau vous agiter au rythme des musiques que vous aimez.
    Une très belle leçon qu’on peux aussi surmonter le manque, si on ne regrette pas trop la perte. Je crois que ça s’appelle la sublimation.
    Encore merci

  2. 2 Jean-Sébastien Zanchi a dit le 21 janvier 2011 à 09:22 :

    Je tiens tout de même à préciser que ce live report, comme ceux que j’écris depuis quelques semaines, sont scénarisés. Ce n’est pas moi qui m’y exprime, mais bien un narrateur fictif. Une envie d’écrire une critique en tant qu’objet littéraire à proprement parler. C’est pour cela que quand c’est le cas, je place ces comptes-rendus dans la catégorie Fictions. Merci en tout cas Stéphane de votre commentaire qui m’a fait très plaisir.

  3. 3 jmc a dit le 21 janvier 2011 à 15:22 :

    C’est justement cette ambiguïté (levée ici mais peu importe ça fonctionne à la lecture et relecture) qui jette un trouble, produit ce décalage mystérieux et agréable qui s’appelle la littérature.

  4. 4 de Maillefeux a dit le 22 janvier 2011 à 15:55 :

    Patti-bulaire pour son parcourt atypique et si envoutant sur certains aspects,cette figure underground de la scène depuis si longtemps qui rappel de si grands moments pour ceux qui ont connues les sixtys,et qui reconnaissent son talent du néanderthal moderne qui est une iconographie à elle toute seule….

  5. 5 Von7up a dit le 22 janvier 2011 à 17:12 :

    Je ne sais pas si tous , vous vous rappelez que dans les années 80 Patti Smith se faisait descendre à tour de bras par la presse! C’était même pénible à lire car encensée quelques années plus tôt avec « Because the Night » elle devait craindre la foudre de certains journalistes pour avoir donner « Wave » qui était plus romantique, moins nerveux alors que des morceaux comme « So You Want to be etc… » ou « Citizen Ship » sont des purs moment de rock, et je me souviens aussi que je crois bien que c’était P.M de Rock & Folk qui disait qu’elle jouait de la clarinette comme une paralytique prise d’épilepsie. 30 ans plus tard, Patti est devenue une icône selon les mêmes journalistes. Laissez moi rire…

  6. 6 Guillaume d'A. a dit le 2 février 2011 à 16:22 :

    Yop, j’y ai cru aussi ! Et moi qui me désolais pour toi, tout seul au boulot devant mon pc…

    Bel article en tout cas. Je bavais sur ces dates lors de mon passage à Paris. Damned. Still in love.

  7. 7 Jean-Sébastien Zanchi a dit le 2 février 2011 à 16:27 :

    Ah non Guillaume, pas toi aussi. :) Merci beaucoup en tout cas !


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