Publié le 21 janvier 2011 | Ecrit par Jean-Sébastien Zanchi | Catégories : Concerts, Fictions | 7 commentaires »
La dernière fois que j’avais vu Patti Smith en concert, je marchais. C’était l’été dernier, juste avant que je me fasse faucher par cette putain de bagnole. Ce soir je retournais la voir sur ce fauteuil roulant dont je n’arrivais pas à me défaire depuis.
Moi qui adorais les concerts, j’avais complètement arrêté d’aller en voir. Quelques semaines après l’accident, encore bien esquinté, j’avais tenté le coup. Je m’étais retrouvé parqué avec d’autres handicapés. Trop normal pour me sentir à ma place avec eux, trop abimé pour rester parmi les valides. Et puis je ne supportais plus de voir tous ces gens se trémousser en rythme. Les médecins m’avaient promis que je remarcherais un jour, mais pour ça il fallait que je travaille. L’épreuve me semblait trop dure, comme ça m’était souvent arrivé dans ma vie, je préférais miser sur ma paresse et passer mon temps à me morfondre au fond de mon fauteuil.
Pourtant ce soir-là à la Cité de la musique, je sais que les choses seront différentes. Pour la première fois depuis longtemps je me sens à égalité avec les autres spectateurs. Ici tout le monde est assis, personne pour m’enfoncer un peu plus au fond de cette machine froide qui me sert de fauteuil.
Quand Patti rentra sur scène un frisson me parcourut des pieds à la tête, la dernière fois que je l’avais vue en concert, je marchais.
Ce soir, elle donne un concert acoustique, sans batterie. Cette absence d’électricité résonne en moi comme l’absence d’influx nerveux dans mes jambes. Cette scène sans batterie me rappelle que je ne sens désormais plus le sang battre à la mesure de mon coeur dans mes membres inférieurs. Ce concert amputé me balance mon image en pleine gueule. Et pourtant, j’encaisse.

Patti Smith
Au fil des chansons, je commence à comprendre que ce manque n’en est finalement pas un. Avec des guitares acoustiques et sans rythmique, le groupe arrive à restituer une intensité que je n’aurais jamais cru possible. Entourée de ses sept musiciens, Patti s’appuie sur leur talent, en premier lieu desquels Lenny Kaye, le complice de toujours qui a accepté de débrancher sa guitare pour elle et sa fille Jesse Smith au piano. Tony Shanahan à la basse tient également son rang en élevant son instrument comme l’un des éléments central du set. Il sait la faire résonner parfaitement en écho de l’indispensable guitare de Luca Lanzi. Les deux seuls instruments électriques de la scène. Comme s’ils étaient là pour allumer cette émanation qui permet d’embraser les autres instruments.
Quand raisonnent les premières notes de Because The Night, il devient difficile de se retenir. Je vois juste à ma gauche une première personne se lever et se mettre à danser dans l’allée. Ce que je craignais se produit alors, une véritable marée humaine commence à affluer des rangées de fauteuils, me réduisant ainsi une nouvelle fois à mon piètre statut d’éclopé. J’avais rarement vu la Cité de la musique prise d’une telle crise d’hystérie.
Pourtant face à cette foule debout je n’ai cette fois-ci pas la haine. Je suis même absolument subjugué par Patti Smith, plus revendicative et porteuse d’espoir que n’importe quel gamin désabusé de 2011. « The future is now ! » déclame-t-elle au milieu des magnifiques vers récités en introduction de Beneath The Southern Cross. Il me devient tellement, difficile de résister à tellement de sincérité que je laisse finir par couler quelques larmes. Puis comme subjugué par l’émotion, je m’agrippe à l’épaule de mon voisin et me hisse péniblement sur mes jambes tellement frêles, sentant cet influx électrique et ces battements les parcourir de nouveau.
La dernière fois que j’ai vu Patti Smith en concert, je marchais. La prochaine fois, c’est sûr, je marcherai.
Publié le 18 janvier 2011 | Ecrit par Jean-Sébastien Zanchi | Catégories : Concerts, Fictions | 4 commentaires »
Cela faisait plusieurs mois qu’il n’était pas allé au cinéma. Il avait pourtant fini par se laisser tenter par Poupoupidou. Une belle blonde, Jean-Paul Rouve et une histoire qui se passait dans le Jura, sa région d’origine, avaient fini par le convaincre. Il était finalement ressorti du film en ayant découvert Ava, le groupe qui en avait composé la BO.

Ava
En recherchant le lendemain d’où venait ce groupe, il comprit rapidement qu’un de leur concert été prévu au China Club. Il n’y avait jamais mis les pieds, mais n’hésita pas très longtemps. Le froid était revenu sur Paris ce soir-là. En entrant dans le China Club, il reçu donc la chaleur du lieu en pleine face. Il fut tout de suite séduit par l’ambiance de bar à opium du restaurant, ce lieu dégageait une ambiance coloniale qui lui plaisait bien. Mais c’est au sous-sol que le concert d’Ava était prévu. Là on se croyait plutôt dans un fumoir à cigare, une odeur qui lui manquait tant depuis qu’il avait arrêté d’en fumer, il y a bien longtemps.
Dans ce cadre, la première partie du concert était parfaite. En simple duo acoustique, Ava déroulait ses chansons en anglais de manière absolument parfaite. Caché derrière sa mèche, le chanteur maniait sa voix si androgyne à merveille. Ces chansons faisaient aussi bien penser à l’univers enneigé du film qu’à un coucher de soleil au bord d’une plage du Pacifique. Cette universalité l’avait réellement touché. Il profita de la pause pour reprendre un deuxième whisky.
Installé dans son fauteuil club, il avait de plus en plus envie de ce fichu cigare qui lui manquait tant.
Puis le groupe revint pour une deuxième partie. Cette fois-ci, quatre nouveaux musiciens accompagnaient le duo. Il fallait donc s’attendre à bien plus d’énergie. Il fut d’abord surpris par les paroles désormais en français. Cela le chagrinait même un peu. Amoureux de Bashung et Gainsbourg, il avait toujours du mal avec la simplicité de certains artistes francophones dans ce domaine. Il remarqua aussi que la composition des chansons avait radicalement changé. On était là bien plus proche d’une collection de tubes FM que de chansons à fleur de peau. Étonnant de voir tant de schizophrénie en un même groupe.
Le concert terminé, il sorti du China Club, croisa un tabac encore ouvert. Il ne put s’empêcher d’acheter un Cubain. Il resta ainsi dans la rue dix minutes à sentir ces feuilles de tabac. Arrivé chez lui, il lança la BO du film, choisit Chemistry, se versa un dernier verre de whisky et finit par allumer son cigare. Le moment était parfait.
Publié le 16 janvier 2011 | Ecrit par Jean-Sébastien Zanchi | Catégories : Concerts, Fictions | 2 commentaires »
Une semaine qu’elle se préparait pour venir au Café de la Danse. Avant, elle ne connaissait pas du tout InFiné, mais elle savait qu’il fallait être là. Le matin même, elle avait lu un article dans Libération qui l’avait conforté dans son choix. Cette soirée serait sold out ou ne serait pas.
Elle ne savait pas vraiment comment s’habiller. Elle n’était jamais venue au Café de la Danse. Le Rex Club elle connaissait bien, mais les salles de concert n’étaient pas vraiment son fort. Surtout pour des artistes hybrides comme ceux sur scène ce soir. Elle avait été retournée par l’album d’Arandel, In D : une forte inspiration techno soutenue par une esthétique très analogique. Francesco Tristano l’avait en revanche beaucoup moins convaincue. L’album d’Aufgang avait bercé son année 2009, mais son album solo l’avait laissée sur sa faim.

Arandel
Cheveux roux, peau diaphane, robe rouge, large ceinture tombant sur les hanches, grandes bottes marron : ce qui était certain, c’est qu’on la remarquerait ce soir. Déjà dans la queue qui s’étendait jusque dans la rue de Lappe, elle sentait les regards se tourner vers elle. Elle était arrivée pourtant parmi les premières dans une salle déserte et avait donc atterri dès son entrée au bar de l’étage. De fil en aiguille et de rencontre en rencontre, elle avait fini par boire plus que de raison sans se rendre compte qu’Arandel jouait déjà depuis un quart d’heure.
Plutôt que de descendre dans la micro fosse du Café de la Danse, elle avait choisi de regarder le concert depuis l’étage. La vue sur les musiciens était imprenable : elle les voyait derrière leurs machines, accueillir leurs invités s’appropriant une guitare, un piano ou un theremin. Elle était même impressionnée par leur maitrise de la flute traversière et du saxophone. Elle avait loupé Arandel il y a quelques mois au Batofar, mais ne pouvait s’empêcher d’être entièrement absorbée par sa musique.
Ici tout était moite. Les mélodies vaporeuses se trouvaient rapidement soutenues par un beat sensuellement insupportable.
Depuis une heure, la progression était de plus en plus palpable. Rien n’y personne ne pouvait arrêter cela, des cris dans la foule prouvaient que le public était touché par la sincérité de l’ensemble. Même vu de l’étage, sans un son très enveloppant , le résultat était parlant.

Francesco Tristano
Elle fut d’autant plus déçue par Francesco Tristano. Seul au piano, l’un des tiers d’Aufgang s’annonçait prometteur. Son album, Idiosynkrasia, était loin de faire l’unanimité. Il était pourtant précédé d’une immense réputation sur scène. Dès les premières mesures, elle tentait d’entrer dans le son du pianiste. Les basses parlaient à son corps, la quadriphonie à son cerveau. Elle pouvait difficilement se retenir de se dandiner sur cette musique.
Son décolleté attirait les regards des hommes autour d’elle, pourtant aucun n’osait l’aborder, absorbée qu’elle était par le son. Elle avait mal dormi et son cou était tendu, elle tentait alors de se décontracter les cervicales en tournant sa tête dans tous les sens. Ses mains la massaient en attente d’autres plus masculines dont elle rêvait. Parfois les beats osaient enfin soutenir les mélodies au piano, il lui était difficile de résister à l’envie de rester dans la fosse. Pourtant, les longs passages calmes l’incitèrent à reboire quelques verres à l’étage. Elle le regretta rapidement en entendant cette reprise du Strings Of Life de Derrick May qui vint clore la prestation de Tristano.
Elle n’avait vraiment aimé qu’une première moitié de cette soirée. Elle était à Paris. Il était seulement 23 heures. Il restait encore des Eurostar en direction de Londres. Dans à peine trois heures, Agoria commencerait à jouer à la Fabric. Elle avait encore largement le temps de se rendre à la Gare du Nord. Une semaine qu’elle se préparait pour découvrir InFiné. Elle avait une nuit pour en profiter plus que jamais.