La musique est le refuge des âmes ulcérées par le bonheur.

Aufgang / Aufgang

Publié le 5 octobre 2009 | Ecrit par | Catégories : Disques | 22 commentaires »

aufgang aufgang

Musique électronique et classique sont-elles faites pour s’entendre ? Aufgang apporte une nouvelle pierre à cette interrogation avec un premier album en forme de manifeste : deux pianos, une batterie et quelques machines. Pour créer le classique du XXIe siècle ?

Le procédé de mélange entre musiques électronique et classique est tout sauf nouveau. L’un de pionniers du genre fut Jeff Mills. Il participa en 2005 à l’adaptation de ses titres techno par Thomas Roussel au jeu de l’Orchestre Philarmonique de Montpellier. Il en résulte un superbe live donné au pied du Pont du Gard, pour fêter le vingtième anniversaire de son classement au Patrimoine mondial de l’Unesco. La puissance d’un orchestre couplée au pouvoir de danse des beats techno avait de quoi donner la chair de poule.

En octobre 2008 Carl Craig, de la seconde génération des producteurs de Detroit, collabore à la Cité de la musique avec l’orchestre Les Siècles et Francesco Tristano, justement membre d’Aufgang. Également invité de la prestation, Moritz Von Oswald, échappé du duo berlinois Maurizio, livrera cette année avec son trio, l’album Vertical ascent qui va chercher l’inspiration vers le jazz, l’hypnotisme et la répétition. Les passerelles sont donc nombreuses entre ces deux styles que tout oppose à première vue. Tout ? Pas si sûr.

La rigueur est certainement une notion commune aux deux genres, avec une application certainement différente. Les pianistes du groupe, Rami Khalifé et Francesco Tristano, l’étudient à la prestigieuse Julliard School de New York. Ils l’expérimentent aussi d’une autre manière en découvrant la house music dans les clubs de la ville. Bientôt rejoints par Aymeric Westrich, ils s’immergent alors complètement dans la musique électronique. Nous sommes tout au début des années 2000. Le groupe prend alors réellement corps au festival barcelonais Sonar en 2005 grâce à une reprise remarquée du classique de chez classique Bells de Jeff Mills.

La composition de ce premier album s’attaque au mélange des deux genres par deux approches différentes selon les morceaux. Certains l’abordent clairement par le côté technoïde de leur musique. C’est notamment le cas du morceau titre Aufgang, la trame techno se voit habillée de quelques riffs de piano discrets. C’est sans aucun doute le travail de producteur qui est ici mis en avant. Sur Channel 8, on sort l’artillerie de la musique atonale, le piano est ici utilisé comme une machine, « une grosse boite avec un mécanisme à l’intérieur comme dirait » Francesco Tristano. Au bout de 6 minutes 30, un rythme explose enfin et emporte tout sur son passage. Good generation, titre le plus funky du disque, lorgne également vers la musique de Nova Nova, un duo français méconnu qui avait fait les belles heures de F Communications dans les années 90. Déjà à l’époque, Michel Gravil et Mard Durif avaient réussi à accorder piano et machines.

Mais les deux sommets de ce disque sont sans aucun doute le titre d’ouverture Channel 7 et l’impressionnant Sonar. Deux morceaux de bravoure où l’équilibre entre les deux tiraillements artistiques du trio est parfait. Le premier d’obédience breakbeat emporte littéralement l’auditeur dans un tourbillon de notes acoustiques et d’électronique. Le second, taillé pour le dancefloor s’inspire des plus grands titres de la techno de Detroit, dans une monté de clavier qui ferait pâlir DJ Rolando.

Le premier album d’Aufgang est un disque ambitieux, mais surtout exigeant. Ultra référencé, il ne sera pas évident d’y pénétrer sans une forte culture musicale et une oreille affutée. Puisant aussi bien dans le répertoire classique du XXe siècle (Bartok, Varèse, Xenakis), contemporain (Messiaen, Boulez) qu’électronique (tous les artistes sus-cités), cette oeuvre imparfaite repousse encore un peu plus les limites de la musique telle qu’on la connait aujourd’hui.


    22 commentaires pour “Aufgang / Aufgang”

    1. 1 Twitted by JSZanchi a dit le 5 octobre 2009 à 14:55 :

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    2. 2 Twitted by Discograph a dit le 5 octobre 2009 à 15:03 :

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    3. 3 jeromgoodmood a dit le 5 octobre 2009 à 15:28 :

      Une chronique (presque) à la hauteur de l’album. Beau boulot. Ce n’est pas souvent qu’un album explore des zones inconnues.

    4. 4 ArnoldB a dit le 5 octobre 2009 à 15:28 :

      On n’en entend une du bien de ce projet. Me tarde de poser une oreille dessus.

    5. 5 ArnoldB a dit le 5 octobre 2009 à 15:29 :

      j’en ai marre de cliquer trop vite sur « soumettre » :p

    6. 6 Jean-Sébastien a dit le 5 octobre 2009 à 15:58 :

      C’est pas grave, ça veut dire que t’es enthousiaste. Merci à vous deux. :)

    7. 7 Benjamin F a dit le 8 octobre 2009 à 01:43 :

      Oui super belle chronique. Perso j’ai toujours pas réussi à écrire la mienne ;)

    8. 8 Jean-Sébastien a dit le 8 octobre 2009 à 08:42 :

      Merci, pas évident hein ? :)

    9. 9 Fred a dit le 10 octobre 2009 à 11:39 :

      Le concert de Carl Craig avec Les Siècles et Francesco Tristano était tout simplement énorme. Les deux albums de Tristano « Not for piano » et « Auricle Bio On » rapprochaient déjà classique et électronique. Si tu écoutes bien « It’s Been a Honeymoon-Can’t Take no Mo’ (movement 3) » de Steve Reich dans City Life, tu pourrais presque croire que ce morceau a été composé à Chicago à la fin des années 80.
      En tout cas, merci pour ta chronique et la découverte :-)

    10. 10 Jean-Sébastien a dit le 10 octobre 2009 à 11:42 :

      Ah la la, malheureusement je n’avais pu aller à ce concert, c’est un grand regret !

    11. 11 ClaireM a dit le 4 novembre 2009 à 01:23 :

      Excellente analyse de cet album…je crois vraiment qu’il faut les voir sur scène !

    12. 12 Voluume a dit le 4 novembre 2009 à 21:50 :

      En effet agréable surprise de chez inFiné et superbe chronique ;) La mienne est minable mais je me rattrape en vous proposant de gagner leur Cd ;) et celui de Danton Eeprom au passage! See you

    13. 13 Aufgang, Aufgang (2009) | Le blog de Nicolinux a dit le 6 novembre 2009 à 00:53 :

      [...] est aussi la plus ancienne sur l’album et qui décrit bien chaque morceau ; la très bonne critique enfin de Jean-Sebastien avec un éclairage historique intéressant sur le mélange des [...]

    14. 14 Aufgang – Aufgang (2009) | La Quenelle Culturelle a dit le 8 novembre 2009 à 10:40 :

      [...] chroniques: Playlist Society, Rigolotes Chroniques Futiles et Insolentes, Good [...]

    15. 15 Fred a dit le 13 novembre 2009 à 09:23 :

      On se croisera peut-être au concert le 19 au Café de la Danse alors ;-)

    16. 16 Jean-Sébastien Zanchi a dit le 13 novembre 2009 à 12:15 :

      J’y serai. :)

    17. 17 AUFGANG – Aufgang [9/10] | Alsalive a dit le 13 novembre 2009 à 18:53 :

      [...] Post-Classique / 2009. Il y a des monuments auxquels on n’ose pas s’attaquer, des constructions trop ambitieuses qu’il parait impossible de défricher. La conscience d’être en présence d’un chef d’œuvre vous fait perdre vos moyens tandis que les influences vous asphyxient. On ne peut pas se cacher derrière sa culture pour parler du trio (piano² +batterie) de Franscesco Tristano, Rami Khalifé et Aymeric Westrich, on ne peut pas user de comparaisons pertinentes ni de références, on ne peut pas juste décrire ce dont il s’agit. L’appréhension d’escalader la montagne est d’autant plus forte lorsque vous avez peur d’échouer là où certains et certaines ont déjà si brillamment réussi. Cependant je ne souhaite pas utiliser un tour de passe-passe, je ne veux pas me cacher derrière un texte littéraire ou métaphorique, je n’ai pas l’intention de me réfugier dans le ressenti émotionnel, non je veux regarder cet album droit dans les yeux et le décortiquer, ne pas le traiter avec plus d’égard, ne pas lui montrer à quel point il est spécial, le dompter comme n’importe quel disque de pop moderne. Malheureusement dès « Channel 7 », il faut bien avouer que je chancelle, la musique va si vite que mes doigts ne peuvent la suivre. J’ai à peine le temps de frapper consciencieusement sur les touches, d’évoquer sans trop savoir où je vais que le titre ridiculise les symphonies de Stravinsky, que Aufgang se mue déjà en un monstre incontrôlable à l’improbable architecture. Il ne s’agit pas d’un mélange entre musique classique et rythmiques électroniques, il n’est pas question d’adjonctions de mélodies pop et d’envolées jazzy. Non il ne s’agit définitivement pas d’une chose catégorisable qu’on pourrait rapprocher des premières expériences du genre. Je n’oserais même pas parler de synthèse tant Aufgang ne synthétise pas. Le groupe ne fait rien, il est, il joue, le public se tait. Il n’a pas de passé, pas de repère, il existe hors du temps. L’orgue de « Channel 8 » est une toile sur laquelle les mains des deux pianistes viennent se déposer avec une dextérité qui me mettrait presque mal à l’aise. Proche des contemporains comme Bartok, le groupe prouve non seulement qu’il a toute légitimité dans son domaine mais qu’il possède même assez d’expérience pour déjà transcender le style qu’il a inventé lors de son premier titre. Il y a du Esbjorn Svensson Trio dans cette appropriation des codes et de l’espace sonore, dans ses envolées lyriques qui ne négligent pas pour autant l’enseignement mélodique d’un Radiohead, ainsi que du Laurent De Wilde dans ce goût pour les cohabitations extravagantes. « Barock » est, sans mauvais jeu de mot, un classique instantané, une pièce sur laquelle des élèves veilleront tard le soir, le genre de titre qui devraient faire relativiser à certains leurs hasardeuses comparaisons entre Matthew Bellamy et Chopin. Les éléments électroniques sont utilisés avec justesse et confèrent au titre un enjeu supplémentaire. Dans sa seconde partie, le trio y remettrait presque en cause la suprématie de Boards Of Canada en matière d’électronica émotionnelle. Sur « Sonar », Aufgang commence à prendre des risques démesurés en conviant dans la même chanson l’exigence (l’intransigence ?) du piano et un enrobage club des plus évidents. Le groupe me regarde droit dans les yeux et je baisse la tête comme un gamin qui se sentirait minable face au talent de ses aînés. Il y a une telle confiance en soi dans cette chanson, cet air de dire « ma maîtrise est tel que je peux aller où je veux, rien ne m’arrête ni même les clubs, ni même le dancefloor ». « Prélude du passé » permet enfin de sortir la tête de l’eau et de prendre sa respiration. Interlude qui sépare l’album en deux, le titre porte des notes de pianos sensibles, bande original d’un hommage touchant. Il permet de se préparer à « Good Generation », qui est en quelque sorte le single de l’opus, à savoir le titre le plus accessible et le plus immédiat. Taquinant des mélodies enjouées presque radiophoniques, et laissant une voix robotique à la Air prendre les commandes, il démontre la capacité du groupe à produire une musique spatiale bien plus universelle que certaines des expérimentations de l’album ne pouvaient le laisser paraître. « 3 vitesses » déconstruit l’espace sonore en dupliquant les idées alambiquées d’Aphex Twin. C’est à la fois magnifique et angoissant. Ce qui pourrait paraître synthétique, prémédité et surproduit se meut en quelque chose d’organique, d’implicitement évident un peu comme chez Cougar. « Aufgang » est une perle electro aux sonorités vrombissantes. Là où le mélange techno classique revêt habituellement la parure de l’absurdité et de la vulgarité, les beats frappent ici au ventre comme sur un bon Boys Noize tandis que le piano se permet pour la première fois de jouer des silences pour mieux créer la distorsion. L’album se clôt sur « Soumission » et on ne manquera pas de relever l’humour du trio. Si je ne me soumets pas facilement, je me prosterne ici avec fierté. Titre crépusculaire, à l’approche expérimentale assumée où bruits noisy essayent de résister à l’inénarrable montée en puissance du piano, « Soumission » est un titre parfait de plus sur un album parfait. Peut-être que Aufgang a signé le plus grand album de 2009, peut-être qu’un nouveau cap musical a été franchi, peut-être que je vais me taire et retourner profiter de ces neuf merveilles. Peut-être… Note : 9/10 >> A lire également, la critique de Mauve sur Violette Roll et la critique de JS sur Good Karma [...]

    18. 18 Aufgang / Aufgang | Alsalive a dit le 13 novembre 2009 à 20:38 :

      [...] Lire la suite… [...]

    19. 19 Aufgang / Café de la danse / 19.11.09 a dit le 20 novembre 2009 à 01:52 :

      [...] soir au Café de la Danse, Aufgang a défendu son premier album, l’un des tout meilleurs de 2009. Si la recette prend sur disque, rien n’était moins sûr sur [...]

    20. 20 mathurin a dit le 20 novembre 2009 à 18:39 :

      Très bonne création.
      On retrouve un peu de l’approche de Steeve Reich, ça fait plaisir de voir des prod qui ose développer ce genre d’oeuvre.

    21. 21 Branche ton Sonotone ! » Chronique de Aufgang – (n/p) a dit le 21 novembre 2009 à 15:29 :

      [...] chroniques de l’ovni sur PlaylistSociety, Good Karma et [...]

    22. 22 Good Karma » Aufgang / La Machine du Moulin Rouge / 25.03.10 a dit le 26 mars 2010 à 02:05 :

      [...] produit en définitive une musique en équilibre sur le bon goût. Oui, la musique d’Aufgang pourrait facilement être taxée de facilité. Ne serait-ce qu’un trio d’imposteurs remettant [...]


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