La musique est l'âme de la géométrie.

Timber Timbre : les chemins de la sophistication

Publié le 14 avril 2014 | Ecrit par | Catégories : Disques | Pas encore de commentaires »

Une guitare, une batterie, un harmonica et sa voix. Taylor Kirk aurait pu faire de la musique de cette manière pour le reste de sa vie, à l’image de Cedar Shakes, le premier album autoproduit de son projet Timber Timbre. Ce disque, le Canadien l’a enregistré entièrement seul en deux jours durant l’été 2005. Il avait alors choisi de s’isoler dans une ferme de Bobcaygeon dans l’Ontario. En résulte un album de folk plutôt typique, du genre de ceux qu’on se verrait bien écouter au coin d’un feu en faisant griller de la guimauve.

Mais à l’image du parcours de Beck, ce dépouillement ne suffit pas à Taylor Kirk. Dès 2007 et son second album Medicinals, le musicien pose les bases de ce que deviendra sa musique dans les années suivantes. Son penchant pour le blues, le chant plus grave et l’étoffement des arrangements grâce à l’ajout de nouveaux instruments ; notamment des cuivres, lui permettront de développer ce qu’il semble chercher depuis toujours : des ambiances cinématographiques évidentes.

Passionné de septième art, Kirk pourra enfin s’exprimer pleinement à partir de son troisième album. Car au début de l’année 2009, il signe enfin avec un label. Out Of This Spark lui permet de magnifier enfin ses talents d’écriture et de composition, aussi bien musicalement que techniquement. L’élaboration de Timber Timbre (l’album porte le nom du projet), commença pourtant en 2008 à nouveau dans le home-studio de Taylor Kirk, mais se terminera cette fois-ci au Lincoln County Social Club, un studio d’enregistrement de Toronto.

Le chanteur s’y fera assister pour la première fois par Chris Stringer, musicien et ingénieur du son, qui enrichit sa musique de percussions, d’orgues et d’effets sonores en tout genre. Autre aide de taille, celle de Mika Posen. La violoniste collabore pour la première fois avec Kirk, elle sera de tous les enregistrements suivants. Cette fois-ci, l’identité actuelle de Timbrer Timbre est enfin établie. Voix de crooner, ambiance bizarres, arrangement luxuriants et refrains aux mélodies imparables. On perçoit aussi pour la première fois le potentiel du groupe en live. Une recette que Trouble Comes Knocking illustre parfaitement.

Ce troisième album marque également un tournant dans la diffusion de la musique du groupe. Out Of This Spark trouve un accord avec Arts & Crafts, une autre structure canadienne indépendante très bien implantée, la distribution du disque prend un tournant international. La musique de Timbre Timbre commence à être popularisée (modestement) et illustre notamment des épisodes des séries Breaking Bad et The Good Wife (Magic Arrow), mais aussi du bien plus léger American Sexy Phone, un film sorti en France… directement en DVD (Black Water).

En 2011, le projet passe une étape supplémentaire avec le si bien nommé Creep On Creepin’ On. Dans la pure lignée de l’album Timber Timbre, le disque emprunte encore un peu plus les chemins de traverse cinématographiques chers à Taylor Kirk. Pour l’aider dans cette tâche, il fait à nouveau appel à Mika Posen, mais aussi à celui qui deviendra un personnage essentiel dans le groupe : Simon Trottier. S’il n’a pas joué sur Timber Timbre, contrairement à Mika Posen, il a accompagné la formation en concert dans la tournée qui a suivi la sortie du disque. Multi-instrumentiste, c’est tout naturellement qu’il prêtera main forte pour les sessions de Creep On Creepin’ On. Il amènera avec lui Mathieu Charbonneau, son acolyte au sein de leur projet instrumental Ferriswheel. Autre intervenant de poids dans ce nouvel album, le saxophoniste Colin Stetson, au son et à la maitrise technique reconnaissables entre mille.

Avec ces quatre musiciens, le son du groupe prend une nouvelle ampleur significative. Les arrangements se complexifient et surtout les ambiances deviennent de plus en plus sombres et inquiétantes. Comment ne pas être mal à l’aise en écoutant par exemple les dissonances de Swamp Magic ?

La voix de Taylor Kirk prend également des accents de plus en plus crooner comme en témoigne Woman, introduite par une boucle de saxo de Colin Stetson.

Puis en janvier 2014, débarque cette bombe. Illustrée par un clip magnifiquement suggestif, cette ballade s’impose d’elle-même comme l’un des plus beaux morceaux du groupe. Flirtant délicieusement avec le kitsch, elle se conclut par une astucieuse boucle de saxo (toujours celui de Colin Stetson) qui n’hésite pas à déstabiliser l’auditeur par son décalage rythmique. Brillant. On est là bien loin des premiers morceaux de 2005. Ici, tout est peaufiné à l’extrême, jusqu’à l’enregistrement à la qualité parfaite.

Comme un aboutissement de tout le travail accompli jusqu’alors, l’album Hot Dreams s’inspire plus que jamais de l’esthétique d’un cinéma allant de la fin des années 60 au début des années 80, de l’aveu même de Taylor Kirk. Ce n’est pas un hasard si le Canadien a commencé la composition de l’album alors qu’il était en vacances à Los Angeles, à proximité de Hollywood. L’ancien étudiant en cinéma a même été sollicité avant l’enregistrement de Hot Dreams pour composer la bande originale du deuxième volet du Dernier Exorcisme, un film d’épouvante. Mais l’identité musicale du groupe ne collait manifestement pas aux attentes des producteurs qui ont fini par mettre fin à leur collaboration. De ces travaux ne subsistera que Resurrection Drive, Pt. II qu’il choisit finalement de faire figurer sur l’album.

Malgré cette route vers la sophistication, il reste un lieu où Timber Timbre dément tout ce parcours : la scène. Là, le groupe a choisi une formation restreinte. Quatre musiciens : guitare, clavier, basse, batterie. La grande absente étant Mika Posen, partie jouer sur la tournée d’Agnes Obel. Comme lors de leurs derniers passages à Paris, au Trabendo en décembre 2013 et à la Flèche d’Or en avril dernier, les musiciens doivent donc se passer de cordes et revoir au plus simple leurs arrangements. Une démarche étonnante qui a une réelle vertue : se rendre compte que les talents de composition de Taylor Kirk le placent parmi les artistes rock les plus pertinents du moment. Et après qui les autres risquent de courir encore un moment.


Depeche Mode, à l’image d’Anton Corbijn

Publié le 8 février 2014 | Ecrit par | Catégories : Clips | Pas encore de commentaires »

Au commencement, il y avait ça.

On joue du clavier avec les copains en sortant de soirée gay tendance SM, on va boire des cocktails avec plein de parasols dans les verres (des années plus tard, AB Productions piquera cette idée, mais sans alcool) et on fait semblant de jouer de la trompette, alors que tout le monde sait pertinemment que c’est un son de synthé. Bref, le premier clip de Depeche Mode sorti en 1981 et réalisé par Clive Richardson n’était clairement pas brillant.

Et pourtant ils insistent.

En 1983, on se demande ce qui est passé par la tête du réalisateur de ce clip (plus personne ne sait d’ailleurs de qui il s’agit). Les membres du groupe sont grimés en scientifiques, puis vont s’amuser à la fête foraine dans des autos-tamponeuses elles-mêmes conduites par d’autres scientifiques. On notera que les premières paroles du clip sont chantées par Alan Wilder. Le groupe n’avait alors pas osé préciser au réalisateur qu’il ne s’agissait pas du chanteur.

Puis un jour Depeche Mode décide de faire de la musique avec un bateau.

Le saviez-vous ? Contrairement à ce que l’on pourrait croire, aucun synthétiseur n’a été utilisé pour cette chanson. Elle a été entièrement composée en vissant des boulons, en manipulant des écoutilles et en jouant des cloches. Déjà en 1984, la musique concrète n’avait plus aucun secret pour le groupe.

Au point qu’ils recommencent la même année.

Dans une ambiance sadomasochiste de circonstance, les membres du groupes se retrouvent une nouvelle fois à devoir mimer les sons de synthétiseur à la bouche. On notera au passage la très seyante teinture blonde de Dave Gahan, combinée à une superbe nuque longue. Je vous rappelle qu’aujourd’hui, il est considéré comme un vrai sex-symbol.

Puis un jour, en 1986 apparait ceci.

Finies les caméras vidéo et leur rendu blafard. On passe en noir et blanc et en Super 8. Les images captées sur scène s’affichent en clair-obscur et pour la première fois un semblant de scénario se dessine. On remarque au passage que certaines scènes ont été tournée dans le Sud-Ouest américain où l’on peut apercevoir quelques arbres de Josué. L’année suivante, Anton Corbijn utilisera l’un d’entre eux pour illustrer la pochette de The Joshua Tree.

C’est également en 1987 que deux autres clips de Depeche Mode trahissent leur parenté avec celui de A Question Of Time.

Même grain d’image dû au Super 8, même réflexe de photographe à faire poser le groupe face caméra. Le clip est tourné à Paris alors que le groupe vient d’enregistrer Music For The Masses au studio Guillaume Tell. C’est l’album qui fera décoller sa carrière à l’international et qui l’emmènera jusqu’au Rose Bowl de Passadena en juin 1988. C’est dans ce stade, devant 80 000 spectateurs que le groupe clôturera une tournée triomphale aux Etats-Unis, immortalisée de main de maitre par D.A. Pennebaker.

La collaboration avec Anton Corbijn tombe alors juste à pic pour donner enfin à Depeche Mode une image cohérente, à l’instar du clip de Never Let Me Down Again.

Comme pour A Question Of Time, la route et les grands espaces sont omniprésents. Mais l’autodérision commence également à poindre ; à l’image de Dave Gahan se promenant en triporteur, quand l’imaginaire collectif aurait plutôt exigé de le voir conduire un imposant cabriolet américain. Elle restera omniprésente par la suite, aussi bien dans les clips que dans les vidéos projetées sur scène lors des futurs concerts du groupe. Vous aurez compris que l’homogénéité de tous ces clips n’est pas due au hasard.

Car en 1988 sort Strange.

Ce moyen métrage de trente minutes rassemble A Question Of Time, Strangelove, Never Let Me Down Again, Behind The Wheel et Pimpf. Plutôt que de commercialiser une basique compilation de vidéo, Anton Corbijn avait donc imaginé dès le départ que ses dernières réalisations formeraient un tout. Souffrance, luxure, rédemption : toutes les thématiques chères au groupe son ici enfin incarnées comme il se doit par le réalisateur.

Rebelote en 1990 pour Strange Too.

Le groupe est au paroxysme de son art avec Violator, que beaucoup considèrent comme leur album le plus abouti. Anton Corbijn continue quant à lui à ne filmer qu’en Super 8, mais y ajoute désormais la couleur. Sur Policy Of Truth, il utilise une technique qu’il déclinera ensuite à l’envi : éclairer le sujet en premier plan d’une couleur différente de l’arrière-plan. Même chose pour la profondeur de champ entre ces deux plans, le premier étant le plus souvent flou et le point étant réalisé sur le second.

En 1993, Anton Corbijn atteint certainement le somment de son art.

Ambiance religieuse malsaine, oiseaux bizarres, gueules cassées, visages déformés et paysages à l’agonie. En signant les vidéos d’I Feel You, Walking In My Shoes et Condemnation (toutes extraites de Songs Of Faith And Devotion), le réalisateur affirme sa patte et ira même jusqu’à reprendre ces thématiques dans plusieurs clips de la même époque.

Les oiseaux, la religion et la nature malade pour Nirvana.

Encore les oiseaux pour Grant Lee Buffalo.

L’environnement en flamme et la nature à l’apparence mortifère chez Henry Rollins.

En 1997, Depeche Mode revient avec le premier extrait d’Ultra.

Claustrophobie, folie et perte de contrôle sont les principaux thèmes de l’un des clips les plus sombres qu’il signera pour le groupe. Depeche Mode est alors en plein doute. C’est le premier album réalisé après le départ d’Alan Wilder. Seul musicien réellement talentueux du groupe, c’était alors lui qui menait tous les enregistrements en studio. Son travail n’ayant manifestement jamais été reconnu à sa juste valeur, il sera remplacé sur ce disque par Tim « Bomb The Bass » Simenon, préférant ainsi quitter un navire à la dérive.

Durant les années précédentes et la tournée de Songs Of Faith And Devotion le groupe a failli exploser à maintes reprises, épuisé par une tournée interminable (159 dates en deux ans) qui les baladera sur tous les continents. C’est également à la suite de cette tournée que Dave Gahan ressortira vivant d’une overdose au speedball (injection d’un mélange d’héroïne et de cocaïne) pendant laquelle son coeur s’arrêta plus de deux minutes. Vu sous cet angle, on comprend mieux l’univers particulier de ce clip.

Puis la relation s’étiole pour reprendre vie en 2006.

Pour cette dernière réalisation, le Néerlandais choisit le premier single du groupe composé par Dave Gahan. Pour la petite histoire, le chauffeur est Jonathan Kessler (comptable puis manager de la formation depuis les années 80) et l’ange, personne d’autre que Jennifer, la femme de Dave Gahan. Même si Anton Corbijn a continué à collaborer avec le groupe, notamment pour les visuels d’albums et la scénographie des tournées, il a pris du recul concernant les clips, n’en réalisant plus qu’un maximum de trois par an. Il a travaillé parallèlement à son premier film, le très réussi Control (le biopic d’Ian Curtis) qui sortira finalement en 2007.

Cette année, Anton Corbijn sortira son troisième long métrage, A Most Wanted Man. Si sa date de sortie française n’est pas encore connue, il a été présenté en janvier au festival de Sundance et met en scène Robin Wright, Willem Dafoe et un certain… Philip Seymour Hoffman.


Delta Machine : le rêve américain de Depeche Mode

Publié le 3 avril 2013 | Ecrit par | Catégories : Disques | Pas encore de commentaires »

Malgré son incroyable popularité, dont les sommets ont été atteints avec Violator en 1990, Depeche Mode  ne s’est artistiquement jamais fourvoyé.

Le meilleur contre-exemple est évidemment U2. Pendant longtemps, les Irlandais ont su mélanger tubes incontournables et expérimentation pop, collaborant avec des artistes ou ingénieurs du son renommés : Daniel Lanois, Brian Eno, Howie B et Flood en tête, le point d’orgue de cette période étant certainement l’aventureux Zooropa. La suite, à l’exception de Pop qui contenait encore de bonnes chansons, ne sera qu’une interminable chute vers un son taillé pour les radios et les stades.

Depeche Mode aura fait tout le contraire. Voulant puiser dans son héritage des années 90, le groupe a de nouveau fait appel à Flood (encore lui) pour mixer Delta Machine. Voir ce nom sur le line-up de ce nouvel album, ainsi que celui du producteur Ben Hillier qui collabore avec le groupe depuis 2005, fut rassurant. Si leurs patronymes n’avaient pas été avancés avant que le disque ne sorte, on aurait pu penser que Delta Machine serait l’album où tout allait déraper.

Ne pas céder malgré les circonstances

Effectivement, en octobre dernier, plusieurs éléments générèrent une certaine défiance : le groupe préférait annoncer une tournée européenne des stades, produite par Live Nation, plutôt que de parler de leur prochain disque, tandis que, quelques semaines plus tard, on apprenait que le trio quittait EMI, leur maison de disques historique, pour rejoindre Columbia, le label de Sony qui produit les grosses machines à cash que sont Beyoncé, One Direction et désormais Daft Punk.

Mais Depeche Mode a tenu bon et n’a une fois de plus pas cédé au syndrome U2, son répertoire lui permettant déjà facilement de jouer dans des stades. Personnal Jesus, Never Let Me Down Again ou A Question Of Time font partie des titres qu’un public dévoué peut reprendre à tue-tête dans une enceinte de 50 000 places. Dans ces conditions, Depeche Mode a l’intelligence de réaliser qu’il n’a plus rien à faire de ce côté-là et qu’il doit tout simplement poursuivre le sillon creusé depuis trente ans, sans révolutionner l’exercice, entre rock et musique électronique.

Un héritage blues enfin assumé

Sur ce point, Delta Machine est une réussite et son titre tient toutes ses promesses. Le groupe explique qu’il est à la fois un hommage au delta blues des origines auquel on lui aurait adjoint des machines, et c’est là que réside la grande nouveauté de ce disque : assumer enfin les influences blues que Dave Gahan et Martin Gore trainent depuis des années. Il suffit de regarder un peu en arrière pour s’en apercevoir : Personnal Jesus (qui prend toute sa dimension dans la reprise de Johnny Cash), I Feel You ou John The Revelator en sont quelques exemples. Sur Delta Machine, Slow et Goodbye suivent la même voie.

Plus le groupe vieillit, plus ses deux têtes pensantes semblent de mieux en mieux s’entendre. Gahan écrit et compose désormais quelques chansons sur chaque nouvel album du groupe (trois sur Delta Machine). C’était l’une des conditions nécessaire pour que le duo continue de fonctionner : que le chanteur ne soit plus seulement un interprète, un pantin. Une initiative finalement bénéfique à l’oeuvre du groupe. Quand Martin Gore continue d’exploiter ses thèmes préférés emprunts de chrétienté (dans l’ordre : désir, sexualité, péché, remords, pardon, et rédemption), Gahan se dirige quant à lui vers des textes mettant plus en avant son vécu, son expérience et les relations personnelles.

Des expériences solo capitales

Les dernières expériences solo des deux comparses se retrouvent également totalement dans cet album. Avec Soulsavers, Gahan a pu se lâcher dans cette veine blues/rock comme rarement auparavant. À 50 ans, il maitrise mieux que jamais sa voix, désormais aussi à l’aise dans la pop que le rock le plus énervé, avec parfois une pointe de soul et quelques audacieuses montées en voix de tête. De son côté Martin Gore a redécouvert le plaisir des machines et des vieux synthés analogiques grâce à son projet VCMG proposé par Vince Clarke, compositeur de Speak And Spell, premier album du groupe en 1981. Delta Machine est la parfaite synthèse de ces deux aventures personnelles.

En découle un disque à la production impressionnante mais toutefois minimaliste (My Little Universe en est le meilleur exemple). Les lignes mélodiques sont moins nombreuses et se superposent moins qu’à l’accoutumée, c’était pourtant l’une des marques de fabrique du son Depeche Mode. Plutôt que d’aller puiser ce système dans les instruments, c’est dans les voix qu’on le trouvera. Gore a toujours assuré les choeurs derrière la voix omniprésente de Gahan, mais dans Delta Machine, on a plus souvent l’impression que les deux abandonnent ce procédé pour réellement chanter ensemble.

Au final, Delta Machine est certainement le disque le plus américain de Depeche Mode. Si on avait dit la même chose à l’époque de la sortie Songs Of Faith And Devotion, c’était plutôt pour ses références au grunge qui dominait alors le rock à l’époque (le disque avait été enregistré dans les très européennes Madrid et Hambourg). Music For The Masses, de par son titre et la tournée monumentale qui en suivit (immortalisée par le documentaire 101), avait également hérité de ce qualificatif (il était pourtant enregistré à Paris). Mais Delta Machine semble avoir digéré et synthétisé tout cela. Martin Gore habite à Santa Barbara, Dave Gahan à New York et l’album a été conçu dans des studios situés dans ces deux villes. Il semblait inéluctable que cela influence un jour durablement leur musique.


Aux Frontières de Rebotini

Publié le 14 septembre 2012 | Ecrit par | Catégories : Concerts | Pas encore de commentaires »

Cheveux gominés, moustache imposante et… costume noir sobre. Hier soir au Centre Pompidou, Arnaud Rebotini avait troqué son look rockabilly pour une apparence de mafieu. Une manière inconsciente de montrer qu’il reste l’un des parrains de la scène électronique française.

Fidèle à ses habitudes, il était venu avec ses machines analogiques tout droit sorties d’un musée de la musique électronique. Korg, Roland, Sequential Circuits et Oberheim se disputaient ainsi ses faveurs. Pour cette création éphémère baptisée Frontières, le Nancéien s’était adjoint les talents de la vidéaste Zita Cochet et du savant musicien Christian Zanési. Placé au centre de la scène, Rebotini était entouré de ses deux acolytes, disposés sur chacun de ses côté. Durant un peu plus d’une heure, dont un rappel, ce sont cinq pièces musicales qui ont été déroulées.

Un corps électronique

Il n’était pas forcément évident pour Rebotini, enfant de la techno originelle faite de beats, de breaks et de nappes, de collaborer avec un spécialiste de l’électroacoustique du célèbre Groupe de Recherche Musicale de l’INA. Pourtant la complémentarité paraissait évidente. À la colonne vertébrale de ses machines analogiques, accompagnées par le rythme cardiaque de ses boîtes à rythme, s’ajoutait les touches de Zanési. Telle l’épiderme recouvrant cette structure squelettique, ses sons numériques tout droit issu du cerveau de son ordinateur, habillaient parfaitement l’ensemble.

Couche par couche, chacun des mouvements se construisait lentement. De l’extérieur (Zanési) vers l’intérieur (Rebotini) de ce corps électronique. Pour illustrer visuellement cette musique, Zita Cochet, connue pour ses oeuvres vidéos dédiées à Saycet, avait elle aussi choisi de procéder par couche. Ainsi, les immenses écrans recevant les projections étaient superposés les uns sur les autres, captant la lumière de son prédécesseur par effet de transparence. Des webcams placées autour des musiciens retranscrivaient de cette manière leurs actions sur leurs claviers ou console tactile.

Rares sont les créations électroniques transverses aussi réussies. Celle-ci, mise en place dans le cadre de la semaine culturelle de la Techno Parade était quasi parfaite. Elle ouvrait ainsi la saison des spectacles vivants du Centre Pompidou avec une élégance particulièrement prometteuse.


Lambchop ou la retenue

Publié le 10 avril 2012 | Ecrit par | Catégories : Concerts, Disques | Pas encore de commentaires »

La retenue : voilà ce qui caractérise le mieux la musique de Lambchop et de son principal animateur, Kurt Wagner. A lui seul le chanteur guitariste imprime cette marque de fabrique à chacun des disques du groupe. Un enthousiasme limité par une humilité qui fait partie de l’ADN de ce leader qui ne s’assume pas. Le menuisier a toujours gardé les pieds sur terre et cela se ressent à chacune des notes qu’il joue, à chacun des mots qu’il chante de sa voix grave et profonde.

Le groupe historiquement composé de musiciens amateurs comme lui, a pris l’habitude de jouer assis, position la plus confortable après une journée passée derrière ses machines à la menuiserie ou à la plonge d’un restaurant pour d’autres membres. Eternelle casquette vissée sur la tête, assis dans un coin de la scène, Wagner déroule ses chansons avec une sobriété que l’on pourrait rapprocher d’un certain minimalisme. Il laisse une place immense à ses talentueux musiciens qui s’expriment sans jamais imposer d’indigestes solos au public. Chez eux aussi la retenue est devenue une vertu cardinale. Proposer sans jamais s’imposer, faire en sorte que le public adhère de lui même et se laisse emporter par les notes.

Spécialiste du break silencieux

Ce minimalisme hypnotique, surtout palpable en concert où le groupe joue sans les cordes qui habillent élégamment ses enregistrements, va même jusqu’à rappeler l’une des caractéristiques principales de la techno. La répétition des beats et des boucles laisse place ici à celle des couplet et des refrains. Mais survient toujours à un moment un break, souvent tonitruant en techno, bien plus mesuré chez Lambchop, qui sort le spectateur de l’hypnotisme dans lequel il était tombé pour le faire revenir à la réalité.

Cette explosion musicale se caractérise le plus souvent par une montée en intensité (le groupe joue très doucement) d’un motif sonore ou d’une phrase sur laquelle Kurt Wagner va donner de la voix, presque crier et monter dans des fréquences aiguës empruntent de soul. Pas besoin d’en faire trop, la retenue naturelle du groupe permet qu’on interprète ce tout petit sursaut musical comme une explosion sonore.

Alors quand en toute fin de concert raisonnent les premières notes d’Up With People et son rythme enlevé, on a l’impression que le groupe passe à la vitesse supérieure. Et l’inimaginable se produit : Kurt Wagner lâche sa guitare, se lève de sa chaise et s’avance vers l’avant de la pourtant toute petite scène de la Maroquinerie. Face au public il se met à chanter de plus en plus fort, plié en deux, comme habité par ses paroles. N’importe quel chanteur de rock aurait dû slammer ou casser sa guitare pour arriver à un tel niveau d’intensité. Kurt Wagner préfère quant à lui user de sa qualité principale : la retenue.

L’artisan ou l’homme taiseux

Une telle retenue ne peut exister que grâce à une maitrise totale. « We were born, we were born to rule » s’exclame Kurt Wagner dans If Not I’ll Just Die sur le dernier album du groupe, Mr. M. Comme s’il ne voulait que personne d’autre que lui n’ait la main sur son groupe et sur sa manière de jouer sa musique. Jamais les chansons ne vont plus loin que ce qu’a décidé Wagner. Dans Gone Tomorrow, la montée en intensité du dernier tiers ne se conclut pas par une explosion, comme cela aurait été le cas pour beaucoup de groupe, mais par une conclusion basée sur un silence. Comme si le chanteur n’avait plus rien à dire ou n’osait plus rien dire.

Kurt Wagner serait-il alors un grand timide qui s’ignore ? Préfère-t-il parfois se taire plutôt que de parler pour ne rien dire ? « God made us rational », chante-t-il dans Mr. Met. Être rationnel plutôt que de montrer ses émotions, choisir la pudeur plutôt que d’étaler ses sentiments au premier venu. Un héritage de sa culture d’artisan ou l’esprit pratique supplante les sentiments. Un univers d’hommes taiseux qui n’ont pas le droit d’être faibles face à la difficulté de leurs tâches. C’est là que la timidité devient un atout : plus besoin de se forcer pour ne pas en dire trop. Ou quand la timidité mal placée est perçue comme de la retenue.


VCMG — Ssss

Publié le 15 mars 2012 | Ecrit par | Catégories : Disques, Fictions | 2 commentaires »

Vingt ans que je n’ai pas mis les pieds dans un club. Je ne comprends toujours pas pourquoi je me trouve ici ce soir-là, mais me voilà dans ce sous-sol un peu crado. L’odeur de sueur est bien présente, mais pas déplaisante pour autant. Elle dégage cette animalité nécessaire à ce genre d’endroit. Je n’ai jamais trop aimé les odeurs de propre, j’ai toujours préféré sentir un corps tel qu’il est, comme si la nature nous parlait directement à un autre niveau de conscience. Ce soir, c’est l’instinct qui parle, rien d’autre. La chasse est ouverte ; les proies sont jeunes, le chasseur expérimenté.

Désormais, je n’écoute de la techno que chez moi, largué par les nouveautés qui s’accumulent et à côté desquelles je passe systématiquement. Quelques vieux vinyles trainés de chez mes parents, quelques DJ sets écoutés en boucle et dont je connais les enchaînements par coeur. Cette musique alors à l’avant-garde et constamment en mouvement n’est désormais pour moi plus qu’une vague nostalgie immobile de mes quinze ans.

Pourtant ce soir, j’accompagne quelques collègues de boulot au pot de départ de l’un des nôtres. De verre en verre, me voilà embarqué dans cet endroit dont je n’ai jamais entendu parler et que je ne pourrais jamais retrouver sur la carte de la ville. Je m’y sens tout de suite chez moi : le son n’a pas changé, cette trance anglaise un peu cheesy que les années 90 chérissaient avant que la french touch ne balaye tout. Le DJ me dit que ce sont deux vieilles gloires des 80s qui ont produit ce morceau, elles aussi semblent nostalgiques d’une époque.

Vieux synthés et boites à rythmes, vieilles ficelles rythmiques, mais très jeunes filles au milieu des enceintes. Le contraste est saisissant. Elles se dandinent finalement exactement sur le même son que moi à leur âge. Le conservatisme de ces nouvelles générations m’étonnera toujours.

Alors que nous voulions tout changer, les ados ont désormais au contraire peur de tout perdre.

Au milieu d’elles je me sens dépassé au premier abord, mais je me dis que je suis certainement moins largué que je ne le crois. Une bonne partie de ma vie étant derrière moi et ayant forcément plus confiance en moi qu’à dix-huit ans, tout semble possible ce soir. Comme l’impression que j’ai bien plus de valeur que n’importe quel jeunot désirant ces filles pourtant autant que moi ; comme l’impression que j’ai beaucoup à leur apprendre ; comme l’impression aussi que je me transforme en pervers et que je ne suis vraiment pas à ma place. En tout cas, c’est comme ça qu’elles doivent me percevoir.

Je les vois se parler au creux de l’oreille en regardant vers mois. À mon âge, je ne suis déjà pour elles rien d’autre un crouton de pain rassis abandonné au bord d’une table depuis des jours. Je ne peux que les comprendre, qu’est-ce qu’un mec comme moi fait ici ? Quelle idée de sortir encore en club en pleine semaine alors que l’on s’approche aussi dangereusement de la quarantaine ! Aucun doute qu’elles doivent s’imaginer leur père dans ma situation. Un regard en coin vers moi, elles pouffent, ça m’irrite.

À leur âge je n’arrivais plus à faire de choix. Je sortais beaucoup, je rencontrais beaucoup de filles ; plutôt agréable de se dire que l’on disposait de multiples possibilités. J’hésitais beaucoup, toujours. Quelle que soit la situation, j’avais du mal à me décider. Plus les filles étaient jolies autour de moi, moins je savais où donner de la tête. Depuis des mois, ces mêmes filles de vingt ans sont devenues une réelle obsession. Cette manière candide d’aborder la vie, cette absence totale de marques qui trahissent la souffrance des années, cette façon d’aborder chaque situation, vierge de toute expérience.

La fraicheur s’oublie progressivement, mais vous rattrape cruellement lorsque l’on y goute à nouveau.

J’ai trente ans passés et je me trouve à un carrefour de ma vie. Continuer à enchainer les relations d’un soir avec ces gamines ou passer à la vitesse supérieure : l’engagement. Alors qu’il suffit de se laisser aller dans les bras de la jeunesse insouciante, tout nous ramène vers quelqu’un avec qui l’on voudrait soi-disant passer sa vie. Encore une illusion bercée par notre enfance passée au sein d’un couple que l’on croyait infaillible. On découvre plus tard toutes les hypocrisies qu’il cachait.

On préfère se jeter corps et âme dans une relation sans lendemain. Une relation où le corps de l’autre vous rappelle comment étaient les femmes (que l’on appelait pas encore ainsi) quand vous étiez vierge. Où cet autre corps brule d’impatience de profiter de votre savoir-faire en la matière. Où la découverte est encore la règle. Où la surprise fonctionne toujours. Tout faire en sorte pour ne pas vieillir, pour ne pas se sentir seul.

Puis le lendemain, ma gueule de bois et moi tombons sur ce disque passé la veille par le DJ : VCMG, Vince Clarke et Martin Gore. Des années donc que je n’avais rien écouté de nouveau, tournant en rond dans mon adolescence. Je prends comme un signe le fait que le premier disque que j’écoute depuis des années soit produit par ceux que j’écoutais il y si longtemps. Fébrile, je comprends dès les premières notes qu’enfin je ne suis plus le seul à me morfondre dans cette nostalgie. Qu’eux aussi ont besoin de lâcher leur quête perpétuelle de nouveauté pour retrouver ce son complètement issu des années 90 ; même si cela ne les avance artistiquement à rien. À eux la musique, à moi la jeunesse éternelle.


Les contradictions de Patti Smith (04.11.11 @ Saint-Eustache)

Publié le 5 novembre 2011 | Ecrit par | Catégories : Concerts | Pas encore de commentaires »

Il serait tellement facile de faire le parallèle entre la prestation de Patti Smith hier soir à l’église Saint-Eustache et un office funéraire. Il serait aussi facile de n’y avoir vu qu’une prière, même si le décorum y incitait fortement. A y regarder de plus près ce concert acoustique était finalement tout sauf une cérémonie : la scène placée au fond de l’église à l’opposé complet de l’autel aurait du nous mettre sur la voix tout de suite. Patti Smith se plaçait là dans une optique tout sauf religieuse.

Deux jours après la fête des morts, Patti Smith était pourtant là pour célébrer les siens : Robert Mapplethorpe et Frederick Dewey Smith. Le premier était son ami et amant lors des premières années new-yorkaises de la chanteuse. Le second a été son mari des années durant. Le quatre  novembre n’était donc pas choisi au hasard, date de la naissance de Mapplethorpe et de la mort de Smith. Une sorte de célébration de recueillement athée, sans jamais une référence direct à un dieu quelconque.

Patti Smith à Saint-Eustache

Il suffit de lire le touchant Just Kids pour savoir combien a compté le photographe Robert Mapplethorpe dans l’art de l’américaine. Ancien guitariste du MC5 de Détroit, Frederick Smith est quant à lui le père des deux enfant de Patti Smith, dont Jesse Paris qui l’accompagnait justement au piano sur la scène de Saint-Eustache en compagnie de l’incontournable Lenny Kaye à la guitare. Voilà pour le casting qui permet de comprendre combien ce concert était important pour la poétesse.

S’entourer de sa garde rapprochée et de sa famille voilà désormais l’une des choses les plus essentielles pour Patti Smith. Elle avait quitté sa famille du New Jersey pour aller vivre une aventure artistique à New York et y rencontrer toute la scène alternative gravitant autour du mythique Chelsea Hotel. Elle qui vécu juste avant son rêve de s’enfuir à Paris pour n’y vivre presque que d’art et d’eau fraiche, est désormais revenu dans un giron bien plus traditionnel que celui dans lequel elle se trouvait à cette époque de sa vie ; en marge de la société.

« L’idée que nous naissons dans un monde où tout a été organisé par ceux qui nous précédent m’a immédiatement paru oppressante », écrit-elle très justement dans Just Kids.

On sent pourtant que les valeurs que Patti Smith met maintenant en avant dans ses concerts sont universellement défendues depuis des lustres dans nos sociétés. Quoi de plus banal, mais toutefois noble, de nous inciter à célébrer et penser à nos morts. Etonnant également de voir comment la famille et encore plus la filiation semblent importantes pour elle. Il n’est jamais anodin de célébrer la mémoire d’amis, amants et mari avec la participation de sa fille ; qu’elle n’hésite pas à mettre régulièrement en avant.

Une situation paradoxale pour celle qui étaient considérée dans les années 1970 comme l’une des marraines du punk. Celle qui représentait justement tout, sauf le monde tel qu’on l’avait vécu jusqu’alors.


Frissons (Ricardo Villalobos @ Panorama Bar, Berlin, 02.09.11)

Publié le 17 octobre 2011 | Ecrit par | Catégories : Concerts, Fictions | 1 commentaire »

Minuit est passé. L’atmosphère est déjà fraiche et légèrement humide en ce début de mois de septembre. La file d’attente n’est pas longue, mais déjà assez fournie. Certains sont là depuis longtemps et impatients de rentrer. Depuis que j’y suis aussi, j’ai quelques frissons. Non pas à cause de la fraicheur ambiante, mais parce que je ne suis absolument pas certain d’entrer au Panorama Bar. Comme à chaque fois, rien n’est fait ; cette impression de venir ici pour la première fois. Cette impression de tout recommencer à chaque fois. Frustration. Excitation.

Les portes s’ouvrent enfin. Tout le monde se tourne vers elles et regarde en sortir les physios au physique toujours aussi peu avenant. On se tait, on observe. Le premier groupe entre, les cerbères doivent être de bonne humeur ce soir. Le second se fait dégager d’un simple signe de tête indiquant l’extérieur. Finalement aussi peu commodes qu’à leur habitude. Le cérémonial continue invariablement, sans que personne ne sache sur qui le couperet va tomber. Garçons, filles, homos, hétéros, extravagants, introvertis : aucune règle n’est établie pour pouvoir entrer à tous les coups.

Plus l’on s’approche des portes, plus la pression monte. Les sourires sur les lèvres s’effacent au fur et à mesure. Les muscles se tendent, les nerfs sont à vifs. Le soulagement ne viendra que d’un hochement de tête positif. Ne pas être accepté jettera l’opprobre sur soi. On quittera la scène la tête basse, honteux d’avoir été rejeté. D’autres font semblant de rien et partent l’air de rien, en rigolant et se moquant de ceux qui restent. Tout le monde les regarde avec peine, sachant très bien qu’au fond d’eux la honte du rejet les a déjà envahis. Ils devront allez clubber ailleurs, dans un lieu de second choix. La première classe n’est pas pour eux ce soir.

On arrive devant lui, l’impression d’être nu face à un jury, comme dans un mauvais rêve dont on ne s’éveillerait pas.

Il nous observe, tatouages et piercings tout en avant. On est tellement différent de lui ; habillé chez Gap comme 50 millions de personnes dans le monde. On n’est personne, un banal mannequin tiré d’un mauvais catalogue de vente par correspondance. Des comme nous, on en croise mille dans les rues de toutes les capitales occidentales. Rien ne nous différencie des autres, rien. 

On se sent petit, pas légitime d’être là. Pourquoi on mériterait d’entrer alors que d’autres sortent bien plus de l’ordinaire ? Ce manque de confiance en soi permanent qui m’assaille à chaque mouvement de ma vie est ce soir à son paroxysme. Aucune raison de faire une nouvelle fois partie de la fête. Cet endroit j’y suis déjà entrée plusieurs fois par miracle, mais aujourd’hui l’illusion ne tiendra pas. Son regard se pose sur moi de haut en bas. Aller-retour rapide, plusieurs fois, hésitation. Coup d’oeil à ses deux acolytes, sourires échangés, pas un mot de prononcé. Signe de tête vers l’intérieur du club, Ricardo Villalobos n’attendait que nous ; ce soir je me sens invincible, seulement ce soir.


Primal Scream et The Rapture ressuscitent la dance music

Publié le 10 septembre 2011 | Ecrit par | Catégories : Concerts | Pas encore de commentaires »

Cette semaine Paris accueillait consécutivement The Rapture et Primal Scream en concert. Les premiers avaient choisi La Maroquinerie pour fêter leur nouvel opus In The Grace Of Your Love le jour de sa sortie. Les seconds remplissaient le lendemain la Cigale dans le cadre d’une tournée destinée à honorer les vingt ans de leur emblématique album Screamadelica. Bien qu’ayant une génération d’écart et un ADN entièrement différent, les deux groupes se retrouvent tout de même sur un point : avoir su redonner à un moment donné au rock un souffle de dance music.

Ce terme que les rockeurs estiment souvent provocateur n’est toutefois pas à confondre avec l’euro dance qui avaient fait les beaux jours des productions italiennes et néerlandaises dans les années 90. Il englobe plutôt toutes les musiques dansantes, notamment celles électroniques qui dominent le style depuis plus de vingt ans. À leur époque respective, chacun des deux groupes a réussi à puiser dans d’autres genres pour insuffler au rock qui arrivait au bout d’un cycle un élan nouveau.

Avant 1991 et la sortie de Screamdelica, Primal Scream avait alors sorti deux albums (Sonic Flower Groove en 1987, un second sans titre en 1989) recommandables seulement aux fans hardcore du groupe tant ils ne proposent rien de tangible. Avec un look de corbeau sur la pochette du premier, de hippie sur celle du second, le combo se cherchait alors une personnalité. Celle-ci viendra grâce au Summer of Love britannique, l’arrivée massive de l’ecstasy dans les fêtes et surtout la rencontre d’un homme qui changera à jamais leur identité sonore : le producteur Andrew Weatherall. C’est lui qui façonnera le son de Screamadelica en lui apportant ces éléments extérieurs au rock : voix garage, lignes de basse dub et rythmiques house.

En 1999 le rock indé est à son paroxysme. De PJ Harvey aux Pixies en passant par The Smashing Pumpkins, la scène cartonne et tourne en boucle sur MTV, pas encore tout à fait éclipsée par le tsunami hip-hop/R’n’B qui ne lui laissera qu’une portion congrue dans les années suivantes. The Rapture qui sort son premier disque en 1999 (le huit titres Mirror) sent déjà qu’il doit aller voir ailleurs. Malgré une musique inspirée en partie par le post-punk new-yorkais et une voix à la Robert Smith, on sent déjà poindre chez le groupe des gimmicks funk et une envie d’aller voir la seule énergie rock. La chanson Olio en est le meilleur exemple. Présente sur Mirror, elle ouvrira également l’album Echoes de 2003 avec une production électronique entièrement différente. L’album contiendra également le titre House Of Jealous Lovers qui deviendra un hymne de la scène new-yorkaise d’alors.

Sur scène, ces différences se font bien sentir.

Primal Scream propose une prestation hédoniste, teintée de psychédélisme et d’un rock’n’roll que n’auraient pas renié les Rolling Stones à leurs débuts. L’électronique est loin d’être dominante dans leur son, venant simplement soutenir les autres musiciens. On est loin du son très électronique que le groupe offrait lors de la tournée de Xtrmntr en 2000. Bobbie Gillespie reste toujours aussi bon comme front man ; à presque 50 ans, il mène toujours aussi bien la barre. L’esthétique globale est ici influencée autant par le rock 70s que l’acid house.

Du côté des Rapture on préfère encore et toujours des sons nerveux et tranchant qui s’accordent tellement bien avec la voix acérée de Luke Jenner. Derrière ses claviers Gabriel Andruzzi distille des sonorités plus électroniques que Primal Scream et se permet même des titres sans chant où tous les membres du groupe sans exception passent derrière les machines (la seconde partie d’Olio). Mais les New-Yorkais assume aussi un héritage 80s toujours pas le biais de Gabriel Andruzzi qui se donnent au saxo tel un Epic Sax Guy.  Il vient ainsi apporter une légère touche kitsch à un ensemble désormais très léché, notamment par la production de Philippe Zdar (présent dans le public ce soir-là). How Deep Is Your Love? ne renie pas ces racines et se pose comme un vrai titre de club qu’un producteur de house garage n’aurait pas renié.

Il manquait tout de même à The Rapture cette semaine, cette petite touche de folie rock’n’roll abandonnée sur le dernier album. Primal Scream a réellement réussi à conserver ce fond d’improvisation et de larsen qui amène un on ne sait quoi d’inattendu. En témoigne la version de 20 minutes de Higher Than The Sun et ce final plus bruyant qu’un boeuf entre Sonic Youth et My Bloody Valentine.


Body & Soul @ Plages Electroniques, Cannes | 17.08.2011

Publié le 19 août 2011 | Ecrit par | Catégories : Festivals | Pas encore de commentaires »